Spotify a écarté cette année plus de 50 millions de titres de ses recommandations, a annoncé la plateforme le 20 octobre. Elle parle de « slop and spam » : du spam, et du « slop », le nom courant des contenus génériques produits en masse par IA. Les morceaux restent disponibles, précise Variety, mais il faut désormais les chercher pour les écouter.
Le français Deezer, qui publie ses comptages depuis janvier 2025, dit recevoir près de 90 000 titres entièrement générés par IA chaque jour, contre environ 10 000 au début de ses mesures. Les jours de pointe de juin, ils représentaient plus de la moitié des nouveaux titres livrés à la plateforme.
En huit jours, trois services ont précisé leur façon de traiter ce flux. Le 13 octobre, Deezer a annoncé un réglage qui masque la musique générée par IA dans la recherche ; le lendemain, YouTube Music a commencé à signaler les chansons créées principalement avec l’IA générative. Le 20 octobre, Spotify a dressé le bilan des changements apportés depuis six mois. Aucune de ces annonces ne retire la musique IA du catalogue.
50 millions de titres sortis des recommandations de Spotify
Le billet de Spotify, intitulé « One Year In: Putting Human Artistry First on Spotify », décrit la méthode. Plus tôt dans l’année, l’entreprise a examiné les morceaux que les auditeurs zappaient, ignoraient ou disaient ne pas vouloir entendre, et constaté qu’il s’agissait systématiquement de titres identifiés comme du slop ou du spam. En six mois, elle a apporté de nombreuses modifications à son système de recommandation, et ses équipes éditoriales ne programment pas ces contenus. Spotify affirme avoir observé depuis une nette baisse des inquiétudes des auditeurs.
LinkedIn traque lui aussi le slop, avec son propre détecteur d’« AI slop ». Spotify ne dit pas combien de ses 50 millions de titres ont été produits avec l’IA. Pour les repérer, la plateforme croise l’engagement et les retours des auditeurs, les habitudes de mise en ligne, les métadonnées et plusieurs outils tiers de détection de l’IA.
Ces 50 millions s’ajoutent aux plus de 75 millions de titres de spam que Spotify dit avoir supprimés de la plateforme pour des violations graves ou répétées de ses règles. C’est le chiffre que l’entreprise avançait déjà en septembre 2025 pour les douze mois précédents.
Le billet détaille d’autres outils. Des milliers de profils d’artistes portent désormais le badge « AI Persona » et sont exclus par défaut des recommandations éditoriales et algorithmiques, sauf si l’auditeur suit le profil. Spotify se présente comme le seul grand service à signaler les identités d’artiste présumées générées par IA.
Plus de 300 000 artistes, qui concentrent plus de 99 % des recherches, sont vérifiés, et plus de 70 % d’entre eux sont indépendants. Avec le seuil de 1 000 écoutes en vigueur depuis 2024 pour toucher des droits, les titres très probablement générés par IA ont dix fois plus de chances de rester en dessous, selon l’entreprise.
De 10 000 à 90 000 titres IA par jour chez Deezer
Les communiqués de Deezer retracent la courbe. En janvier 2025, au lancement de son outil de détection, la plateforme recevait chaque jour environ 10 000 titres entièrement générés par IA, à peu près 10 % du total. Le chiffre a dépassé 20 000 (18 %) en avril 2025, puis 30 000 (28 %) en septembre. Il a atteint environ 50 000 (34 %) en novembre et environ 60 000 en moyenne (39 %) en janvier 2026.
En avril, il frôlait les 75 000 par jour, environ 44 % des livraisons, soit plus de 2 millions de titres par mois. En juin, la moyenne mensuelle a atteint 90 000 par jour, neuf fois le niveau de janvier 2025, et les jours de pointe, les titres IA ont dépassé la moitié des nouveautés mises en ligne.
Selon Deezer, son détecteur reconnaît les générateurs les plus prolifiques, comme Suno et Udio. D’une simple consigne écrite, Suno tire en quelques secondes des chansons « remarquablement convaincantes », écrit Fortune. L’entreprise a levé 400 millions de dollars en juin, pour une valorisation de 5,4 milliards de dollars. D’après des documents de levée de fonds obtenus par Billboard et cités par Fortune, ses utilisateurs généraient alors plus de 7 millions de chansons par jour.
Le réglage de Deezer et les étiquettes de YouTube
Deezer écarte déjà de ses recommandations algorithmiques et éditoriales les titres qu’il détecte comme générés par IA : plus de 42 millions entre janvier 2025 et août 2026, selon la plateforme, qui a aussi signalé plus de 14 millions d’albums depuis juin 2025. Le réglage annoncé le 13 octobre va plus loin. Une fois activé, il retire des résultats de recherche les titres et albums générés par IA et les artistes associés ; désactivé, il les fait réapparaître. Deezer prévoit de le déployer dans le monde entier avant la fin de 2026.
« Nous avons constaté une demande claire de la part de nos utilisateurs pour pouvoir filtrer la musique générée par l’IA », déclare Alexis Lanternier, directeur général de Deezer. Dans une étude Deezer et Ipsos de novembre 2025, 45 % des utilisateurs de plateformes de streaming musical disaient vouloir filtrer la musique entièrement générée par IA. Le réglage ne vise que ces titres : les morceaux qui ne recourent à l’IA que de façon limitée sont traités autrement, précise Deezer.
YouTube Music a choisi l’étiquette. Depuis le 14 octobre, le service déploie sur la page du lecteur une étiquette pour les chansons créées principalement avec l’IA générative, par exemple quand un modèle a produit la composition et le chant. Ces étiquettes arriveront aussi sur l’application YouTube principale. YouTube dit travailler avec ses partenaires musicaux et utiliser ses propres outils de détection ; ses auditeurs, ajoute-t-il, lui ont dit vouloir de la transparence.
Deux autres services sont allés plus loin. Selon TechCrunch, Bandcamp a interdit les titres générés par IA, et Tidal a coupé leur rémunération.
La moitié des envois les jours de pointe, 1 à 3 % des écoutes
Chez Deezer, ces titres sont peu écoutés. La musique entièrement générée par IA y pèse entre 1 et 3 % des écoutes, et la plateforme a établi que jusqu’à 85 % des écoutes de ces titres étaient frauduleuses en 2025, contre 8 % sur l’ensemble de son catalogue. Deezer exclut ces écoutes du calcul des droits et a annoncé en juillet qu’il supprimerait aussi les titres IA servant à la fraude aux écoutes et ceux qui n’ont pas été écoutés depuis au moins six mois.

Sur les 9 000 personnes interrogées pour Deezer par Ipsos dans huit pays, 97 % n’ont pas su distinguer la musique entièrement générée par IA de la musique humaine lors d’un test à l’aveugle portant sur deux chansons IA et une chanson humaine. Dans la même étude, 80 % estimaient que cette musique devait être clairement signalée, 52 % qu’elle n’avait pas sa place dans les classements principaux, et 66 % des utilisateurs de streaming se disaient prêts à l’écouter au moins une fois, par curiosité.
Le coût pour les musiciens reste une projection. Une étude de la CISAC, la confédération internationale des sociétés d’auteurs, et du cabinet PMP Strategy estime que la musique générée par IA pourrait menacer 24 % des revenus des créateurs de musique en 2028, soit une perte annuelle de 4 milliards d’euros.
Les chiffres des plateformes cités ici viennent des entreprises elles-mêmes, et aucun communiqué ne fait état d’un audit indépendant. Spotify ne distingue pas l’IA du spam dans ses 50 millions de titres, et la précision de 99,8 % que Deezer revendique pour son détecteur, avec moins d’une fausse alerte pour 10 000 titres humains, n’engage que lui. Spotify reconnaît que la détection de l’IA a ses limites et deviendra plus difficile avec les progrès de l’IA générative. Digital Music News relève que la frontière du « créé principalement » par IA pourrait devenir délicate à tracer à mesure que l’usage s’étend.
Notre analyse
Produire une chanson finie ne demande plus qu’une consigne écrite et quelques secondes, et le comptage de Deezer montre l’effet sur l’offre, avec neuf fois plus de titres IA par jour que dix-sept mois plus tôt. Le code suit la même pente : un seul outil d’IA a signé plus de dix millions de commits publics sur GitHub en septembre, quasiment tous dans de petits projets que presque personne ne regarde.
Spotify a tracé sa limite dans ses recommandations, Deezer avec un réglage et YouTube avec une étiquette. Tous trois gardent de la musique IA dans leur catalogue. À l’aveugle, 97 % du panel de Deezer n’a pas repéré les chansons IA ; reste à savoir qui décidera de ce qui passe : l’auditeur, l’ayant droit ou l’algorithme. La question de l’auteur, humain ou IA, se pose aussi aux guides gastronomiques depuis qu’un magazine de Dallas a conclu que la plupart, voire la totalité, des nouvelles fiches du guide Michelin pour la ville avaient été écrites par une IA, ce que Michelin dément.
Deux échéances sont fixées. Le réglage de Deezer doit être déployé dans le monde entier avant la fin de 2026, et l’outil Artist Profile Protection, qui permet aux artistes de vérifier les sorties publiées sous leur nom, s’ouvrira à tous d’ici la fin de l’année, selon Spotify. Les étiquettes de YouTube Music vont gagner l’application YouTube principale, mais l’annonce ne dit pas si elles changeront la façon dont une chanson est recommandée ou rémunérée.
Sources
- One Year In: Putting Human Artistry First on Spotify, Spotify, 20 octobre 2026
- Spotify Has Removed 50 Million AI Slop Tracks From Recommendations This Year, Variety, 20 octobre 2026
- Deezer permettra d’exclure totalement la musique générée par IA de l’expérience d’écoute, Deezer, 13 octobre 2026
- YouTube Music adds new labels for AI music, blog officiel de YouTube, 14 octobre 2026
- Deezer : la musique générée par IA dépasse pour la première fois 50 % des nouveaux uploads musicaux, Deezer, 21 juillet 2026
- Deezer déploie un outil de pointe dans la détection de musique générée par IA pour le streaming musical, Deezer, 24 janvier 2025
- Étude Deezer et Ipsos : l’IA trompe 97 % des auditeurs, Deezer, 12 novembre 2025
Image d’en-tête : graphique MACCUS, données des communiqués de Deezer (du 24 janvier 2025 au 21 juillet 2026)



