Philippe Jaenada, qui a reçu le prix Goncourt le 3 novembre, dit avoir caché dans son roman une phrase entièrement rédigée par ChatGPT, un assistant d’intelligence artificielle (IA). Six semaines plus tôt, l’Académie Goncourt, le jury qui décerne ce prix, avait retiré un autre roman de sa sélection. Elle invoquait des plagiats de l’auteur et jugeait le texte « selon toute vraisemblance très largement le produit d’une Intelligence Artificielle ».
Philippe Jaenada, 62 ans, a été couronné pour « L’Inconnue du quai de Javel » (Flammarion). Ce treizième roman, selon Le Monde, revient sur le meurtre non élucidé d’une jeune femme à Paris, en 1949. L’écrivain l’a emporté dès le premier tour, par six voix contre trois pour Sylvain Prudhomme, selon l’Académie Goncourt. Le lendemain matin, sur France Inter, il a reconnu avoir utilisé l’IA « trois fois » pour ce livre.
Une phrase cachée et deux autres usages de l’IA
L’écrivain a détaillé ces trois usages à l’antenne le 4 novembre, comme l’ont rapporté le compte X de la radio et l’agence de presse suisse Keystone-ATS. Le premier est une phrase cachée quelque part dans les 528 pages du roman, glissée pour « jouer avec les lecteurs ». Il dit ne l’avoir révélée qu’aux jurés, le jour du prix. « Si ça sort, je sais de qui ça viendra », a-t-il plaisanté.
Le deuxième usage visait à « [se] moquer un peu de ChatGPT », à cause de ses « réponses complètement absurdes à propos d’une donnée technique ». Le troisième a servi à des recherches techniques pour le livre.
« On ne peut pas refouler l’IA, on ne peut pas faire comme si ça n’existait pas », a-t-il déclaré à l’antenne. « Il faut s’en servir, il faut le reconnaître, il faut l’apprivoiser et ne pas se faire remplacer. Il faut qu’elle soit utile. »
L’usage de l’IA n’avait rien d’un secret pour les lecteurs du roman, en librairie depuis août. Comme l’a relevé 20 Minutes le 4 novembre, l’auteur y raconte, pages 237 à 240, ses échanges avec ChatGPT et Claude, un autre assistant d’IA. Il leur demande ce qui sèche le plus vite, des pavés ou des cheveux, puis recopie et commente leurs réponses, parfois à côté de la plaque. Il y écrit aussi avoir gardé une phrase produite par l’IA, et met ses lecteurs au défi de la retrouver.
Le roman écarté en septembre
Le livre retiré est « C’était ça ou mourir » (Grasset), premier roman de Thélyson Orélien, un écrivain canado-haïtien de 38 ans. Ce livre sur l’exil avait déjà reçu le prix du roman Fnac. Ses ventes ont continué de grimper pendant la polémique, à plus de 65 000 exemplaires au 13 octobre, selon l’AFP.
L’affaire a commencé le 21 septembre sur X, avec un compte anonyme nommé « Balance ton Claude ». Ce compte s’appuyait sur les résultats de Pangram, un logiciel de détection des textes écrits par IA. L’essayiste Samuel Fitoussi a ensuite affirmé être derrière ce compte, en tant que membre d’un collectif, a rapporté franceinfo.
Le 25 septembre, l’Académie a retiré le livre de sa première liste de seize romans. Son communiqué invoque les plagiats commis par l’auteur « au fil du temps » et « le résultat convergent de plusieurs analyses de chercheurs et journalistes dignes de foi ». Ces plagiats visent des textes plus anciens, au moins une nouvelle et des articles publiés au Canada, précise franceinfo. Tous les jurys n’ont pas suivi l’Académie : le prix Renaudot gardait encore le roman dans sa deuxième sélection de neuf livres le 13 octobre, selon l’AFP.
Dans ce communiqué, l’Académie disait vouloir envoyer « un message clair » : « nous ne cautionnons ni n’adoubons d’une façon ou d’une autre la création de textes générés avec l’aide de l’IA ». Ce message visait notamment les lycéens du Goncourt des lycéens et les détenus du Goncourt des détenus. Il s’adressait aussi aux jurys étudiants des « plus de cinquante Choix Goncourt de l’Étranger », qui réunissent environ 10 000 étudiants hors de France, d’après le site de l’Académie.
« C’est une calomnie et une hérésie », a répondu Thélyson Orélien le 13 octobre, dans un texte transmis à l’AFP. « J’ai eu recours çà et là à des outils pour des recherches, s’agissant notamment des idiomes étrangers. Mais aucune phrase de ce livre n’a été créée par une machine. » Dans le même texte, il présente ses excuses pour des plagiats commis quand il avait « un peu plus de 20 ans ».
Le 21 octobre, son éditeur montréalais, les Éditions du Boréal, a mis fin à sa collaboration avec lui. Selon la maison, de nouveaux éléments indiquent que l’IA « a été utilisée dans le processus d’écriture ». L’auteur lui avait pourtant assuré « à plusieurs reprises » ne jamais y avoir eu recours. Le Boréal ne réimprimera pas le roman.
La maison avait rassemblé toutes les versions de travail du roman et commandé une analyse externe. Celle-ci a révélé « des traces de balises d’IA dans les métadonnées de certains documents ». Les métadonnées sont les informations techniques enregistrées avec un fichier. Le Boréal dit ignorer toujours « dans quelle mesure l’IA a été utilisée », et pense ne jamais le savoir.
Les preuves et leurs limites
La phrase cachée de Philippe Jaenada est invérifiable : seuls l’auteur et les jurés savent de quelle phrase il s’agit.
Le dossier contre Thélyson Orélien repose sur des logiciels de détection, des métadonnées de fichiers et la formule prudente de l’Académie, « selon toute vraisemblance ». Ces détecteurs se contredisent. Testé par l’AFP sur un extrait du roman, Pangram, le logiciel utilisé par « Balance ton Claude », donnait une probabilité de 100 % de recours à l’IA, rapporte France 24. D’autres outils soumis à des extraits par l’AFP allaient d’un texte très probablement écrit par un humain à un texte généré à 100 % par l’IA.
Pangram a aussi servi en octobre à Dallas. Un magazine local y a soumis les nouvelles fiches du guide Michelin, puis a affirmé qu’une IA les avait écrites, ce que Michelin dément.
Les deux dossiers diffèrent aussi. Philippe Jaenada dit avoir peu utilisé l’IA, et il l’a écrit dans son livre puis répété à la radio. Thélyson Orélien est accusé d’en avoir fait un large usage, ce qu’il nie. Sur X, des internautes ont dénoncé un « deux poids, deux mesures » racial entre les deux écrivains, a rapporté le quotidien britannique The Guardian le 5 novembre.
Éditeurs, prix et plateformes fixent leurs propres règles
Certaines maisons d’édition ont tranché seules. Le 1er octobre, la maison L’Observatoire a publié « Consonno », de l’écrivain Gaspard Koenig, premier livre à porter le label « 100 % humain ». L’Observatoire ne signe plus de contrat sans « un accord contraignant », par lequel l’auteur s’engage à ne pas recourir à l’IA pour concevoir le livre, ont rapporté 20 Minutes et l’AFP le 2 octobre.
Albin Michel dit utiliser des outils de détection, mais donner la priorité à la lecture humaine. Actes Sud, Le Seuil, Gallimard et Robert Laffont disent n’utiliser aucun logiciel de ce type.
Un nouveau prix français, le prix Pascal, va au contraire récompenser des livres écrits avec l’IA. Trois entrepreneurs du numérique en ont ouvert les candidatures le 21 octobre, selon Euronews. Chaque candidat doit joindre un dossier technique qui décrit l’aide apportée par l’IA. Le lauréat sera désigné à la mi-décembre.
Le jeu vidéo a adopté plus tôt la même règle de transparence. Depuis janvier 2024, l’entreprise Valve demande aux studios de signaler l’usage d’IA générative dans leurs jeux sur Steam, sa boutique en ligne. Près de la moitié des jeux sortis sur Steam en octobre portaient cette mention. La musique en est encore au tri : Spotify a écarté de ses recommandations plus de 50 millions de titres cette année, qu’il range dans le spam ou le « slop », les contenus génériques produits en masse par IA.
Philippe Jaenada défendait la transparence avant même le prix. « Est-ce qu’un réalisateur de films cacherait qu’il utilise des effets spéciaux ? Il ne faut plus que ce soit dissimulé, souterrain », confiait-il à 20 Minutes dans un entretien publié le 2 octobre. Il prédisait aussi que l’IA serait, « l’année prochaine ou dans cinq ans », « l’auteur le plus prolifique de la planète, et de loin ».
Notre analyse
En septembre, l’Académie écrivait ne pas cautionner « la création de textes générés avec l’aide de l’IA ». Son vote de novembre correspond à une limite plus étroite. Un usage de l’IA que Philippe Jaenada dit modeste, annoncé noir sur blanc, n’a pas empêché sa victoire. Le roman de Thélyson Orélien a perdu sa place : des détecteurs y signalaient un usage massif, que l’auteur nie, et des plagiats passés pesaient aussi dans le dossier.
Cette limite déplace la question de « l’IA a-t-elle servi ? » vers « l’auteur l’a-t-il dit ? » Les détecteurs ne savent pas trancher la première question. Un livre peut répondre à la seconde en toutes lettres. C’est la règle de transparence que décrit Philippe Jaenada, qu’impose le prix Pascal et que Steam applique aux jeux. L’Académie n’a pas écrit cette règle et ne s’était pas exprimée sur les propos de l’écrivain quand The Guardian l’a sollicitée le 5 novembre.
Prochaine échéance : le prix Pascal désignera son premier lauréat à la mi-décembre. L’Académie publie sa première sélection chaque année début septembre, et n’a pas dit si elle fixera une règle écrite d’ici là. À l’étranger, le roman de Thélyson Orélien devait être traduit dans plus de 20 pays, selon France 24. Le Boréal souligne que ses décisions ont « une portée internationale », car le roman fait l’objet de « nombreuses ententes avec des éditeurs étrangers ».
Sources
- Le 124ème prix Goncourt a été décerné à Philippe Jaenada, Académie Goncourt, 3 novembre 2026
- Communiqué du 25 septembre 2026, Académie Goncourt, 25 septembre 2026
- « J’ai caché une phrase de ChatGPT dans [L’inconnue du quai de Javel] », France Inter sur X, 4 novembre 2026
- Prix Goncourt 2026 : Philippe Jaenada assume un usage très mesuré de l’IA, Keystone-ATS via blue News, 4 novembre 2026
- Prix Goncourt : Oui, Philippe Jaenada a eu recours à l’IA pour son roman mais, non, ce n’est pas un scoop, 20 Minutes, 4 novembre 2026
- Les Éditions du Boréal mettent fin à leur collaboration avec Thélyson Orélien, Éditions du Boréal, 21 octobre 2026
- Thélyson Orélien dément avoir utilisé l’IA, mais reconnaît des plagiats, Le Soleil (AFP), 13 octobre 2026
- « Il ne faut plus que ce soit dissimulé »… Comment les maisons d’édition font face (ou pas) aux textes générés par IA, 20 Minutes (avec l’AFP), 2 octobre 2026
Image d’en-tête : graphique MACCUS, d’après l’Académie Goncourt, France Inter, les Éditions du Boréal, l’AFP, 20 Minutes, Euronews, franceinfo et Keystone-ATS (2026)



