Les universités américaines de quatre ans comptent cet automne environ 88 étudiants de premier cycle en informatique pour 100 à l’automne 2025. C’est ce que montrent les chiffres provisoires publiés le 29 octobre 2026 par le National Student Clearinghouse Research Center, l’organisme qui collecte les données d’inscription de l’enseignement supérieur américain. Les effectifs des filières d’informatique et de sciences de l’information reculent de 12,4 % dans les établissements de quatre ans, de 12,3 % dans ceux de deux ans et de 10,4 % en master et doctorat, soit les plus fortes pertes de toutes les disciplines.
La filière recule pour la deuxième année de suite. À l’automne 2024, elle avait atteint un sommet d’environ 660 000 étudiants de premier cycle dans les établissements de quatre ans, contre 499 000 en 2020. Un an plus tard, ils n’étaient plus qu’environ 606 000, soit 8,1 % de moins, selon les chiffres définitifs de l’automne 2025. À partir des données du Clearinghouse, Bloomberg chiffre la perte sur deux ans à 18,4 % en premier cycle et à 27,1 % en master et doctorat.
Sur la même période, la santé et l’ingénierie ont gagné des étudiants. En 2024, les jeunes diplômés en informatique affichaient l’un des taux de chômage les plus élevés de toutes les disciplines.
Une deuxième baisse, plus forte que la première
Les établissements qui transmettent leurs données au Clearinghouse représentent 97 % des inscriptions aux États-Unis. Le rapport d’octobre n’est qu’une première photographie : il porte sur 7,92 millions d’inscriptions déclarées au 24 septembre par 46 % des établissements, et les chiffres définitifs suivront en janvier 2027. Au total, les inscriptions sont stables cet automne (+0,2 %). Le premier cycle progresse de 0,6 %, le master recule de 3,7 %.
Le communiqué de l’organisme range l’informatique sous le titre « Computer science enrollment falling further » (les inscriptions en informatique reculent encore) et n’avance aucune explication. Les filières de santé évoluent en sens inverse : +6,2 % dans les établissements de quatre ans, +4,3 % dans ceux de deux ans, +2,0 % en master et doctorat.
« Ce sont des baisses tout à fait remarquables pour une discipline qui, jusqu’à récemment, comptait parmi celles qui progressaient le plus vite dans l’enseignement supérieur », a déclaré à Bloomberg Matthew Holsapple, directeur principal de la recherche du Clearinghouse. Lors d’une conférence de presse dont Higher Ed Dive a rendu compte, il a ajouté que l’informatique, après des années de forte croissance, avait commencé à reculer l’an dernier et que le phénomène était « encore plus prononcé » cette année. En premier cycle, l’ingénierie et les professions de santé gagnent chacune plus de 6 % cet automne, selon le média spécialisé.
La catégorie suivie par le Clearinghouse englobe aussi l’administration informatique et les réseaux. L’annexe statistique de l’automne 2025 montre que le cursus d’informatique proprement dit (computer science) a reculé plus fortement que l’ensemble cette année-là, de 11,2 % dans les établissements de quatre ans, à environ 206 000 étudiants. Les cursus de programmation ont perdu 25,9 %. L’administration informatique a cédé 1,5 % et les réseaux ont progressé de 10,1 %.

Moins de postes pour les débutants
Ce recul intervient alors que les diplômés de la filière peinent à trouver du travail. En 2024, les jeunes diplômés en informatique de 22 à 27 ans affichaient un taux de chômage de 7,0 %, le quatrième plus élevé des 73 disciplines du tableau de la Réserve fédérale de New York. Il atteignait 7,8 % en génie informatique, contre 2,1 % en soins infirmiers et 4,2 % pour l’ensemble des jeunes diplômés. La situation est restée « difficile » jusqu’au deuxième trimestre 2026, selon l’institution : le chômage des jeunes diplômés se maintenait autour de 5,6 %, et 42 % d’entre eux occupaient un emploi qui n’exige normalement pas de diplôme universitaire.
Dans les métiers les plus exposés à l’IA, l’emploi des 22-25 ans est inférieur d’environ 19 % à ce qu’il serait s’il avait évolué comme celui des jeunes du même âge dans les métiers moins exposés. L’estimation provient de la version révisée, publiée le 12 août, d’une étude du Stanford Digital Economy Lab signée Erik Brynjolfsson, Bharat Chandar et Ruyu Chen, fondée sur les données du gestionnaire de paie ADP jusqu’en juin 2026. L’écart était de 15 % un an plus tôt. Les salariés expérimentés ne présentent pas d’écart comparable, et l’ajustement semble passer surtout par une baisse des embauches de jeunes, écrivent les auteurs.
Chez Anthropic, l’éditeur de Claude, la part des juniors dans les embauches techniques est passée de 27 % à 9 % depuis le début de 2025, selon une étude de l’entreprise sur ses propres effectifs. Bloomberg relie la baisse des inscriptions à l’IA et écrit que les entreprises suppriment de nombreux postes de développeur débutant.
Les diplômés en informatique qui travaillaient à temps plein gagnaient nettement plus que l’ensemble des diplômés : selon les chiffres 2024 de la Fed de New York, leur salaire médian en début de carrière était de 87 000 dollars par an (environ 78 000 euros au cours BCE du 29 octobre 2026), contre 58 000 dollars (environ 52 000 euros) toutes disciplines confondues. Seuls 19,1 % des jeunes diplômés en informatique occupaient cette année-là un poste qui n’exige normalement pas de diplôme, contre 39,4 % de l’ensemble des jeunes diplômés.

Les limites des chiffres
Le Clearinghouse ne mentionne pas l’IA, et les chercheurs qui ont étudié son effet sur l’emploi des jeunes et sur le choix des cours disent que leurs données n’établissent pas de lien de cause à effet. L’équipe de Stanford présente ses résultats comme des « tendances descriptives » et non comme une estimation causale de l’effet de l’IA, et note que les écarts sont plus marqués dans son échantillon ADP que dans les enquêtes nationales. Jacob Light, économiste à la Hoover Institution de Stanford, a constaté dans un article de juillet que la part de l’informatique dans les inscriptions aux cours des établissements qu’il a étudiés avait baissé en 2025-2026 pour la première fois depuis une vingtaine d’années. Il cite plusieurs causes possibles, de l’IA qui change la façon dont les étudiants font leurs devoirs à une faiblesse plus générale du marché de l’emploi technologique sans lien avec l’IA, et présente ses résultats comme un constat descriptif, qui ne mesure pas l’effet causal.
Les chiffres d’octobre sont provisoires et proviennent d’un panel d’établissements ayant déclaré leurs effectifs chaque année : ils pourront être révisés en janvier. Ils ne disent rien non plus des étudiants étrangers, dont l’évolution peut expliquer une partie de la baisse en master et doctorat. Les nouvelles inscriptions d’étudiants étrangers ont chuté de 17 % à l’automne 2025, selon une analyse de JB International et de NAFSA citée par Bloomberg, et le décompte définitif du Clearinghouse pour cet automne-là montrait un recul de 5,9 % des étudiants internationaux en master et doctorat.
Le recul fait aussi suite à une forte croissance : la filière a gagné 32 % d’étudiants de premier cycle dans les établissements de quatre ans entre 2020 et 2024. Selon nos calculs, si la baisse provisoire de 12,4 % se confirme dans les chiffres définitifs, la filière reviendrait à environ 531 000 étudiants de premier cycle dans ces établissements, entre ses niveaux de 2021 et de 2022.
Le Bureau of Labor Statistics, l’office statistique du travail américain, prévoit l’inverse : une hausse de 7,3 % des emplois en informatique et en mathématiques entre 2025 et 2035, environ deux fois la moyenne de l’ensemble des métiers (3,5 %). Il l’attribue en grande partie à la diffusion continue des outils numériques et des solutions d’IA dans l’économie. Les data scientists figurent parmi les dix métiers à la croissance la plus rapide (+34,6 %). Les infirmiers de pratique avancée arrivent en tête (+41,0 %).
Notre analyse
Une filière qui avait gagné environ 160 000 étudiants de premier cycle en quatre ans en a perdu près de 54 000 en un an, et les chiffres provisoires montrent un recul plus marqué cette année. La baisse coïncide avec des données moins favorables sur les jeunes actifs : moins d’embauches au bas de l’échelle, plus de chômage chez les jeunes diplômés. D’autres employeurs font état du même resserrement à l’entrée, des grandes entreprises japonaises qui envisagent de recruter moins de diplômés à partir de 2029 aux embauches d’Anthropic.
Ces chiffres se prêtent à deux lectures, que les données ne départageront pas de sitôt. Pour la première, les étudiants ont revu la valeur du diplôme dès que les outils d’IA se sont mis à écrire le code que rédigeaient les juniors. La seconde rappelle que les prévisions fédérales tablent toujours sur une croissance des emplois informatiques deux fois plus rapide que celle de l’emploi total, et que de nouveaux métiers naissent autour de l’IA elle-même, comme celui d’ingénieur « forward-deployed », qui a fait l’objet de plus de 7 300 offres d’emploi aux États-Unis sur les neuf premiers mois de 2026. Si les deux se vérifient, les universités américaines formeront moins d’informaticiens d’ici la fin de la décennie.
Le rapport définitif du Clearinghouse sur l’automne 2026 paraîtra en janvier 2027, avec une couverture complète et, selon Bloomberg, les chiffres des étudiants étrangers. La Fed de New York met à jour ses données par discipline chaque année en février. La prochaine révision de l’étude de Stanford dira si l’écart de 19 % continue de se creuser.
Sources
- Clearinghouse Enrollment Insights Series: Preliminary Fall Enrollment Trends, National Student Clearinghouse Research Center, 29 octobre 2026
- Total Higher Ed Enrollment Holds Steady in Preliminary Fall Enrollment Trends Report, National Student Clearinghouse (PR Newswire), 29 octobre 2026
- Clearinghouse Enrollment Insights Series: Final Fall Enrollment Trends, National Student Clearinghouse Research Center, 15 janvier 2026
- Student enrolment in US computer science programmes falls as AI takes jobs, Elizabeth Rembert, Bloomberg (repris par Business Standard), 29 octobre 2026
- Undergraduate enrollment inched up this fall, while master’s dips 3.7%, Ben Unglesbee, Higher Ed Dive, 29 octobre 2026
- The Labor Market for Recent College Graduates, Federal Reserve Bank of New York, 6 août 2026
- No Widespread Displacement, but the AI Employment Gap for Young Workers Has Widened to 19%, Stanford Digital Economy Lab, 12 août 2026
- How exposed is higher education to Artificial Intelligence?, Jacob Light, Hoover Institution, université Stanford, 20 juillet 2026
Image d’en-tête : graphique MACCUS, données du National Student Clearinghouse Research Center (annexe du Final Fall Enrollment Trends 2025, 15 janvier 2026 ; Preliminary Fall Enrollment Trends, 29 octobre 2026)



