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Chez Anthropic, les juniors passent de 27 % à 9 % des embauches techniques

Chez Anthropic, les agents IA lancés par les salariés travaillaient en août six fois plus d'heures qu'eux. L'attention humaine devient le goulot d'étranglement.

Anthropic, l’éditeur de Claude, a publié le 16 octobre 2026 une étude sur ses propres équipes, tirée de ses données internes. Dans ses départements techniques, la part des juniors est passée de 27 % à 9 % des embauches, et de 21 % à 14 % des effectifs depuis début 2025.

En août, les agents IA lancés par les salariés travaillaient six fois plus d’heures que les salariés eux-mêmes. Le nombre de « commits » (contributions de code) par ingénieur, lui, a quintuplé entre décembre 2025 et la fin du printemps 2026. Les auteurs voient dans leur entreprise, à la pointe de l’adoption de l’IA, un possible indicateur avancé pour le reste de l’économie. Les agences et les PME qui confient déjà du travail à Claude, ChatGPT ou Codex sont donc concernées.

Le rapport, intitulé « How employment is changing at Anthropic », est signé par Nathan Wilmers, Regina Catipon, Maxim Massenkoff et Peter McCrory pour l’Anthropic Institute. Il croise données RH, usage de l’IA, mesures de production, enquêtes internes, échanges Slack, agendas, décisions d’embauche et 17 entretiens. Nous avions déjà raconté comment l’afflux de code a poussé l’entreprise à remplacer Git par son propre système, Scion.

La part des juniors recule dans les équipes techniques

Depuis décembre 2025, la part des offres d’emploi destinées aux juniors a chuté particulièrement fort. Côté non technique, les juniors représentent encore environ 25 % des effectifs au dernier point du graphique.

Les premières discussions sur une baisse des besoins en juniors sont apparues en janvier 2026 dans les fonctions techniques centrales. Les équipes qui utilisaient le plus Claude constataient que l’écriture du code et la recherche de bugs pouvaient de plus en plus lui être confiées. En avril, l’ingénierie et la recherche avaient réduit la priorité donnée aux postes techniques de premier niveau. Dans une enquête du même mois, environ un tiers des managers en apprentissage automatique et un cinquième de ceux du développement logiciel disaient recruter moins à cause de l’IA.

Anthropic n’a pas cessé d’embaucher pour autant, et le rapport ne mentionne aucun licenciement. L’entreprise a triplé de taille en un an. Ses recrutements techniques augmentent toujours en nombre, mais moins vite que ceux des ventes, de la finance et du recrutement : les départements techniques sont passés de 61 % à 56 % des effectifs. Les fonctions administratives, qui grossissent d’habitude avec une entreprise, ont peu recruté, car des assistants IA, la relecture automatisée et la sous-traitance du support ont pris le relais.

Six heures d’agent pour une heure de salarié

D’après la télémétrie des sessions, les heures de travail de l’ensemble des agents, autonomes et interactifs, ont dépassé celles des salariés pour la première fois en mars 2026. Pour les seuls agents lancés par les salariés, le ratio atteint 6 pour 1 en août, et 19 pour 1 dans les équipes de recherche selon le graphique du rapport.

Ce ratio compte des heures de machine et ne mesure pas le travail accompli. Les heures d’agent correspondent au temps d’exécution, calcul et usage d’outils compris, sans les attentes de plus de 30 minutes. Les heures humaines reposent sur 40 heures par semaine et par salarié.

Schéma des chiffres clés du rapport d'Anthropic publié le 16 octobre 2026 : la part des juniors dans les embauches techniques passe de 27 % à 9 %, et dans les effectifs techniques de 21 % à 14 % depuis début 2025 ; en août 2026, les agents lancés par les salariés cumulent six heures pour une heure de salarié ; les contributions de code par ingénieur sont multipliées par cinq entre décembre 2025 et le printemps 2026 ; les sessions interactives passent environ 80 % de leur temps à attendre un humain. Il s'agit d'une seule entreprise, qui a triplé de taille en un an (schéma réalisé par MACCUS).
Les chiffres clés du rapport d’Anthropic publié le 16 octobre 2026.

Cinq fois plus de commits par ingénieur

Sur une base 100 en décembre 2025, les commits par ingénieur atteignent 5,1 fois ce niveau à la fin du printemps 2026. Les requêtes par data scientist et les contrats par salarié du service juridique sont à 3,1 fois, les ventes par commercial à 1,7 fois et les factures par comptable fournisseurs à 1,4 fois.

Chez les salariés non techniques, les sessions avec un agent de code sont passées de 2 par mois en août 2025 à 90 en mai 2026. Un commercial raconte avoir construit son propre tableau de bord en trois ou quatre heures.

La croissance de l’entreprise brouille la mesure, reconnaissent les auteurs : « il est plus facile de conclure une vente quand on vend un modèle performant » (notre traduction). Pour isoler l’effet de l’IA, ils comparent 192 ingénieurs qui ont adopté les agents de code à 74 qui ne l’ont pas fait sur la période. Ils préviennent que l’adoption « n’est pas aléatoire » et que « plus de code ne signifie pas forcément un meilleur code ou un impact sur l’activité » (notre traduction). Sur la qualité, mesurée par les lignes supprimées par la suite et par les annulations de modifications, ils ne trouvent aucune différence entre le code des agents et celui écrit à la main.

L’humain devient le goulot d’étranglement

Les agents attendent. Selon les auteurs, les sessions interactives de Claude passent environ 80 % de leur temps à attendre une réponse humaine. Lire tout ce que produisent ces sessions prendrait plus de la moitié de la semaine de travail, même dans les équipes non techniques. Un ingénieur décrit son quotidien face à « une armée de Claude, chacun réclamant mon attention » (notre traduction).

Une part croissante du travail consiste donc à organiser celui des agents. Ce « méta-travail » (rédiger des consignes, faire relire un agent par un autre, surveiller des chaînes de traitement) est passé de 10 % des sessions interactives du salarié moyen à l’automne 2025 à 22 % au printemps 2026. Les consignes permanentes écrites pour les agents, quelques centaines en juillet 2025, étaient 8 500 un an plus tard.

Les réunions prennent aussi plus de place : le salarié médian y passe 20 % de temps de plus qu’il y a un an, et les profils techniques sans fonction de management 16 % de plus. Une décision prise en réunion sans compte rendu échappe pourtant aux agents, privés du contexte qui leur permettrait de mettre à jour leurs objectifs. Chez Anthropic, le travail en privé, en réunion non consignée ou en message direct, est donc découragé.

Les critères d’embauche changent

Les auteurs ont analysé les grilles d’entretien de milliers de recrutements effectués depuis 2024. Cette année-là, l’usage des outils d’IA par le candidat était mentionné dans environ 5 % des évaluations pour les postes techniques et 7 % pour les autres. En 2026, ces taux avaient triplé pour les premiers et quadruplé pour les seconds.

Pour les postes techniques, les remarques sur l’autonomie et le jugement progressent le plus, et celles sur l’expertise d’un domaine reculent. Côté non technique, l’orientation client et l’adhésion à la mission gagnent du terrain, tandis que les compétences d’exécution sont moins commentées.

Dans une note publiée le même jour, Anthropic indique qu’en août 2026, ses salariés estimaient en moyenne que l’IA pourrait faire 75 % de leur travail actuel d’ici 2030, contre 28 % pour les actifs américains interrogés.

Chez Accenture, l’IA pèse sur les carrières par un autre biais : depuis février, ses directeurs associés et senior managers doivent utiliser ses outils d’IA pour accéder aux postes de direction. Le cabinet plafonne la dépense Claude qu’il prend en charge pour de nombreux salariés depuis le 1er octobre.

Nos pistes pour une agence ou une PME

L’étude porte sur une seule entreprise, mais certains mécanismes qu’elle décrit peuvent apparaître dès qu’une équipe confie des tâches à des agents.

  1. Repensez la formation du prochain junior. Chez Anthropic, des tâches de débutant (écrire du code, chercher des bugs, gérer un agenda) passent de plus en plus aux agents. Dans certains postes, note le rapport, les salariés s’éloignent du travail de base qui leur avait appris le métier. Confiez au débutant la relecture du travail des agents et le contact client, où il apprend encore.
  2. Budgétez le temps de relecture, qui devient un poste de coût à part entière. Fixez qui valide quoi avant d’installer quoi que ce soit, comme dans notre guide pour préparer l’arrivée d’un agent IA.
  3. Écrivez les consignes une fois pour toutes. Dans une petite équipe, des skills Claude bien rédigés jouent le rôle des 8 500 consignes permanentes d’Anthropic : ce que l’agent doit savoir sans qu’on le lui répète.
  4. Laissez les non-développeurs construire leurs outils. Un commercial ou une assistante peut déjà automatiser ses tâches de bureau avec Claude Cowork, inclus dans les offres payantes de Claude, sans écrire de code.
  5. Mettez les décisions par écrit. Un compte rendu de réunion sert désormais aussi aux agents.
  6. Montrez vos usages de l’IA. Les managers qui recrutent chez Anthropic y prêtent de plus en plus attention. Un freelance peut expliquer à ses clients comment il travaille avec des agents.

Une étude à lire avec ses limites

Le cas est unique : un laboratoire d’IA qui vend les outils qu’il étudie, a triplé ses effectifs en un an et publie sur lui-même. Les auteurs le reconnaissent : beaucoup de pratiques d’Anthropic en matière d’emploi « ne peuvent pas être reproduites dans l’ensemble de l’économie » (notre traduction). L’étude n’est ni une statistique du marché du travail ni une prévision pour la France ou la Belgique.

Le rapport se termine sur trois dispositifs d’Anthropic : un actionnariat salarié large, un système d’alerte sur les postes menacés et le reclassement interne. Ce dernier pourrait, selon les auteurs, aider à résister à l’automatisation « médiocre » (notre traduction), celle qui remplace des salariés pour un gain de productivité minime. Aucune de ces mesures ne répond directement au recul des embauches de juniors, écrivent-ils, car « les protections de l’emploi pour les salariés en place ne bénéficieront pas à ceux qui ne sont pas embauchés au départ » (notre traduction). Ils appellent à une politique publique de reconversion et de soutien au revenu.

Avant d’embaucher, regardez les tâches

Pour une petite entreprise, le prochain recrutement commence par deux questions : quelles tâches confier à un agent, et qui relira son travail. Si vous voulez déléguer une partie de vos tâches administratives avec des règles de relecture fixées dès le départ, découvrez notre assistant IA.

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