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Le président sud-coréen défend sa lecture de la Constitution. Sa source : Gemini

Six mois après avoir plaisanté sur les réponses parfois farfelues de Gemini, le président sud-coréen invoque le chatbot pour défendre une décision contestée.

Le président sud-coréen Lee Jae-myung a défendu sur X, le 21 octobre 2026 vers 9 h 40 heure de Séoul (2 h 40 à Paris), la présence au Conseil des ministres des chefs de deux nouveaux organismes, l’Agence d’enquête sur les crimes graves et le Service des poursuites publiques. Son message s’intitule « J’ai demandé à Gemini ». L’argument de ceux qui contestent cette présence y est qualifié de « raisonnement forcé, contraire à la Constitution » et de « sophisme ». Selon le Kyunghyang Shinmun et l’Aju Business Daily, le président a ainsi partagé la réponse du chatbot de Google ; la question posée n’apparaît pas.

Six mois plus tôt, le 27 avril, Lee Jae-myung avait reçu Demis Hassabis, le patron de Google DeepMind. D’après le compte rendu officiel de la présidence, il lui avait confié en plaisantant qu’il utilisait Gemini, mais que l’outil donnait parfois des réponses farfelues.

Dans son article du 21 octobre, l’Aju Business Daily rappelle que la réponse de Gemini avancée par le président dans un débat constitutionnel n’a pas la valeur d’une décision de justice ou d’une interprétation officielle du gouvernement. Une analyse juridique produite par une IA se relit et se vérifie avant usage, comme le rappelle notre guide de l’IA pour les avocats.

Le message du 21 octobre

Sous le titre « 제미나이에게 물어봤습니다 », le message affirme que refuser la présence des deux chefs au Conseil des ministres revient à nier l’article 11 de la loi sur l’organisation du gouvernement, qui charge le président de diriger et de superviser les chefs de tous les organismes de l’administration centrale. Exiger leur exclusion serait un « 궤변 », un sophisme, qui « nie frontalement le pouvoir de supervision administrative du président et la structure de commandement du gouvernement » prévus, selon le texte, par la Constitution et la loi sur l’organisation du gouvernement. Toutes les traductions du coréen sont les nôtres.

Le texte cite l’article 66, alinéa 4, de la Constitution (« Le pouvoir exécutif appartient au gouvernement dirigé par le président »), plusieurs articles de la même loi et l’article 8 du règlement du Conseil des ministres. Il conclut que tenir ces chefs à l’écart laisserait les organes d’enquête et de poursuite hors du contrôle démocratique, dans un « 밀실 속 치외법권 성역 », un sanctuaire à huis clos soustrait à la loi.

Les journaux coréens ne s’accordent pas sur l’auteur de ces phrases. Le Kyunghyang Shinmun et l’Aju Business Daily les présentent comme la réponse de Gemini ; Money Today et Polinews les attribuent au président. Pour le Hankook Ilbo, on ne sait pas s’il s’agit de la pensée du président ou de la réponse de l’IA.

Peu après, Lee Jae-myung a publié un deuxième message, cette fois sans référence à Gemini. Tous les chefs d’agence, des forêts aux pompiers et aux garde-côtes, participent aux réunions, écrit-il. Mettre fin au traitement particulier des organismes d’enquête revient selon lui à « normaliser l’anormal ». Il ajoute : « De même que je ne donne pas aux ministres d’instructions sur des autorisations précises, je ne dirigerai pas d’enquêtes sur des affaires précises, vous n’avez donc pas à vous inquiéter. »

Chronologie d'avril à octobre 2026 : le 27 avril, Lee Jae-myung dit en plaisantant à Demis Hassabis que Gemini donne parfois des réponses farfelues ; le 24 septembre, le Hankyung Magazine publie un test où Gemini désigne Yoon Suk-yeol comme président en 2026 ; le 2 octobre, création des deux organismes ; le 20 octobre, le premier chef de l'Agence d'enquête sur les crimes graves assiste au Conseil des ministres ; le 21 octobre, message « J'ai demandé à Gemini » ; le même jour, le Hankook Ilbo pose une autre question à Gemini et obtient une réponse selon laquelle les deux positions s'affrontent.
D’une plaisanterie sur Gemini à un message présidentiel titré « J’ai demandé à Gemini ». Chronologie MACCUS, données : présidence sud-coréenne, Hankyung Magazine, Newspim, Kyunghyang Shinmun, Hankook Ilbo, compte X de Lee Jae-myung, 2026.

Deux chefs d’agence à la table du Conseil

Le Service des poursuites publiques, chargé de l’accusation, et l’Agence d’enquête sur les crimes graves sont nés le 2 octobre 2026 de la réforme du parquet. Le 6 octobre, trois chefs par intérim, dont ceux des deux nouveaux organismes, ont assisté au Conseil des ministres, selon le Seoul Economic Daily. Le 13 octobre, le président a jugé cette présence naturelle au regard de la loi et de la Constitution.

Le 20 octobre, au 45e Conseil des ministres, Kim Ji-yong, premier chef de l’Agence d’enquête sur les crimes graves, a pris place à la table au lendemain de sa nomination. Le chef par intérim du Service des poursuites publiques était présent à ses côtés. Selon le Hankook Ilbo, c’est le président qui avait demandé leur présence.

Le règlement actuel ne fait pas de ces deux chefs des participants de droit, rappelle l’Aju Business Daily. Celui qui préside la séance peut toutefois y inviter, avec droit de parole, les chefs d’organismes de l’administration centrale s’il le juge nécessaire. Le gouvernement en conclut que leur présence est légale et assure qu’aucune affaire individuelle n’y est discutée.

Le Parti du pouvoir au peuple, dans l’opposition, estime qu’une présence régulière peut entamer l’indépendance et la neutralité des enquêtes. Son président, Jang Dong-hyuk, a écrit sur Facebook le 20 octobre que Kim Ji-yong avait assisté au Conseil « avant même que l’encre de son acte de nomination soit sèche », rapporte le Seoul Shinmun.

L’association progressiste Solidarité populaire pour une démocratie participative a, elle aussi, demandé que les chefs de ces organismes n’y assistent pas de façon régulière. Selon l’Aju Business Daily, une partie du monde juridique estime que, même si une présence ponctuelle est légalement possible, la rendre régulière est une autre question : la présence répétée, aux côtés du président, de chefs capables d’enquêter sur le pouvoir en place pourrait exercer une pression tacite, même sans consigne.

Une autre question, une autre réponse

Le Hankook Ilbo a interrogé Gemini à son tour le matin même. À la demande « Donne-moi les fondements constitutionnels et juridiques de la présence des chefs de l’Agence et du Service au Conseil des ministres », le chatbot a produit une réponse proche du message présidentiel. À la question suivante, « Leur présence au Conseil des ministres ne pose-t-elle pas de problème ? », il a répondu que deux positions « s’affrontent et font débat » : la validité du fondement juridique d’un côté, la crainte d’une atteinte à la neutralité politique et à l’indépendance de l’autre.

Pour l’Aju Business Daily, la réponse d’une IA générative peut varier selon les prémisses et la formulation de la question. Google prévient de son côté, dans l’avis de confidentialité des applications Gemini (version du 13 octobre 2026) : « Les applications Gemini évoluent constamment et peuvent produire des informations inexactes ou choquantes (y compris sur des personnes) qui ne représentent pas le point de vue de Google. » Le message ne précise pas quelle version de Gemini a répondu. Le dernier modèle de Google, Gemini 4 Argon, présenté le 30 septembre, restait réservé le 13 octobre à quelques testeurs et aux équipes de Google, selon notre suivi.

Dans un article publié le 24 septembre, un journaliste du Hankyung Magazine racontait avoir posé une question toute simple à trois assistants : qui est le président de la Corée du Sud en 2026 ? ChatGPT et Claude ont cité Lee Jae-myung. Gemini a nommé Yoon Suk-yeol, le prédécesseur de Lee Jae-myung, sans la moindre réserve. Il s’agit d’un seul essai, mené par un seul journaliste.

Notre analyse

Des étudiants, des plaideurs et des salariés s’appuient déjà sur des réponses de chatbot. Le 21 octobre, dans une querelle constitutionnelle, un chef d’État a mis un chatbot dans le titre de sa réplique ; l’Aju Business Daily relève qu’il a présenté l’analyse d’une IA générative comme l’appui de sa réfutation. À notre connaissance, aucune juridiction ne s’est prononcée sur cette présence au Conseil, et rien dans le message ne permet de dire si Gemini a raison ou tort sur le droit coréen.

Le message montre un texte et les articles de loi qu’il invoque, sans la question posée et sans dire si un juriste l’a relu. Les deux questions du Hankook Ilbo illustrent la réserve de l’Aju : selon la formulation, Gemini reprend les arguments d’un camp ou expose les deux positions. Une étude menée en 2023 par des chercheurs d’Anthropic décrit un biais voisin : cinq assistants d’IA de pointe tendent à épouser les opinions de leur interlocuteur plutôt que les faits, un penchant que l’entraînement fondé sur les préférences humaines peut accentuer. La réponse d’un chatbot dépend aussi de consignes que l’utilisateur ne voit pas.

Le 21 octobre vers 4 h 30, heure de Paris, nous n’avions trouvé aucune réaction du Parti du pouvoir au peuple au recours à Gemini lui-même. Restent à suivre la fréquence de cette présence au Conseil, régulière ou ponctuelle, et la réplique de l’opposition, qui peut, elle aussi, poser sa propre question au même outil.

Sources

Image d’en-tête : Lee Jae-myung lors d’une rencontre publique à Gwangju, le 25 juin 2025. Photo : ville de Gwangju, Wikimedia Commons, licence KOGL Type 1, recadrée

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