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Anthropic vise le Nasdaq. Une seule action donnera 50,1 % des voix à ses sept fondateurs

Symbole ANT, 22 banques, prix en blanc : le prospectus d'Anthropic détaille le contrôle des fondateurs et une offre aux particuliers européens.

Anthropic, l’éditeur de l’assistant Claude, a rendu public lundi 26 octobre 2026 son formulaire S-1, le dossier d’introduction en Bourse déposé auprès de la SEC, l’autorité boursière américaine. La société demande l’admission de ses actions de classe A à la cote du Nasdaq Global Select Market, sous le symbole « ANT ». Vingt-deux banques figurent sur la couverture du prospectus, Goldman Sachs et Morgan Stanley en tête. Le prix, le nombre d’actions et le montant de l’opération sont laissés en blanc.

Le document dépasse 300 pages. Il confirme des chiffres connus depuis que le Wall Street Journal en a consulté une version provisoire, notamment les pertes que nous avions détaillées le 21 octobre. Il y ajoute les règles par lesquelles les fondateurs et une fiducie garderont la main après la cotation, un trimestre bénéficiaire au niveau de l’exploitation (le seul des six détaillés), le nombre de gros clients et de salariés, et une offre destinée à des particuliers européens.

Une action pour 50,1 % des voix

Juste avant l’introduction, Anthropic émettra une action unique de classe F au profit d’une société dont les seuls membres seront, au départ, les sept cofondateurs : Dario Amodei (directeur général), Daniela Amodei (présidente de l’entreprise et de son conseil d’administration), Tom Brown, Jack Clark, Jared Kaplan, Sam McCandlish et Christopher Olah. Cette action conférera 50,1 % des droits de vote sur les questions soumises à l’ensemble des actionnaires, dont l’élection des administrateurs autres que ceux de classe T. Elle ne donnera aucun droit économique.

Ce poids ne sera réduit ni par l’émission de nouvelles actions ni par les ventes des cofondateurs. Un cofondateur perd toutefois sa place dans cette société, notamment s’il démissionne, décède ou conserve moins de 2 % des actions de classe A qu’il détenait lors de l’introduction. Si elle compte moins de trois membres pendant 90 jours consécutifs, une transition de 450 jours s’ouvre. À son terme, Anthropic rachète sans contrepartie l’action de classe F, ainsi que les actions de classe E décrites plus bas.

Les actions proposées dans l’offre sont des actions de classe A, à une voix par action. La section des facteurs de risque en tire la conséquence : leurs détenteurs « generally will not be able to affect the outcome of any matter submitted to a vote of our stockholders or the election of our directors, regardless of how they vote » (ne pourront en général pas influer sur l’issue d’un vote des actionnaires ni sur l’élection des administrateurs, quel que soit leur vote). Le texte prévoit une exception : si une majorité des cofondateurs ne s’accorde pas sur le vote, les voix de la classe F se répartissent en général au prorata des votes exprimés par les actions de classe A.

Une fiducie élit la majorité du conseil

Le second levier appartient au Long-Term Benefit Trust, une fiducie créée en 2023 et composée de membres sans intérêt financier dans l’entreprise. Au moyen d’une autre catégorie d’actions, la classe T, elle élit et révoque les administrateurs de classe T, qui formeront la majorité du conseil. La classe T ne vote sur rien d’autre et n’a aucun droit économique. Avec la société des cofondateurs, la fiducie pourra élire la totalité des administrateurs.

La fiducie compte cinq sièges, dont un vacant. Neil « Buddy » Shah, directeur général de la Clinton Health Access Initiative, la préside depuis juin 2023. Y siègent aussi, depuis avril 2025, Richard Fontaine, directeur général du Center for a New American Security ; depuis juin 2026, l’ancien président de la Réserve fédérale Ben Bernanke ; depuis octobre 2026, Christopher Stubbs, professeur de physique à Harvard. Les règles de la fiducie interdisent à ses membres d’acheter ou de détenir directement des titres d’Anthropic.

Parce que la fiducie élit la majorité du conseil, Anthropic se déclare « société contrôlée » (controlled company) au sens des règles du Nasdaq, un statut qui permet de déroger à certaines exigences de gouvernance. L’entreprise indique ne prévoir d’y recourir que pour son comité des nominations et de la gouvernance, qui ne sera pas entièrement indépendant.

Les actions de classe N, détenues surtout par des partenaires stratégiques, n’ont pas de droit de vote et sont converties en actions de classe A en cas de cession à un tiers non affilié. Les actions de classe E, attribuées aux salariés hors cofondateurs, ne votent que sur un nombre limité de sujets. Anthropic reconnaît que cette structure pourrait exclure son action de certains indices boursiers, et donc des fonds qui les répliquent.

Bénéfice d’exploitation au deuxième trimestre, perte sur le semestre

Au deuxième trimestre 2026, Anthropic a réalisé 11,6 milliards de dollars de chiffre d’affaires, contre 787 millions un an plus tôt. Son résultat d’exploitation est positif, à 974 millions de dollars (environ 870 millions d’euros au cours de la BCE du 23 octobre), un montant que le document arrondit à 1,0 milliard. La marge d’exploitation passe de −152 % à 8 % en un an. Elle atteint 19 % selon l’indicateur ajusté de l’entreprise, qui exclut notamment les rémunérations en actions.

Le premier semestre 2026 reste déficitaire : pour 16,3 milliards de dollars de chiffre d’affaires, la perte d’exploitation atteint 693 millions et la perte nette 80,7 milliards. Sur cette perte nette, 72,4 milliards viennent de la réévaluation à la juste valeur d’obligations convertibles et d’autres instruments de financement, une charge comptable due surtout à la hausse de la valorisation de l’entreprise. Anthropic prévient que ses marges varieront d’un trimestre à l’autre, en particulier quand de nouvelles capacités de calcul lui seront livrées.

Graphique MACCUS en barres : chiffre d'affaires trimestriel d'Anthropic de 0,4 milliard de dollars au premier trimestre 2025 à 11,6 milliards au deuxième trimestre 2026, et résultat d'exploitation négatif jusqu'au premier trimestre 2026 puis positif à 1,0 milliard
Graphique MACCUS. Données : formulaire S-1 d’Anthropic, PBC, SEC, 26 octobre 2026 (résultats trimestriels non audités)

Au 30 juin 2026, l’entreprise avait levé 141,1 milliards de dollars et disposait de 112,4 milliards de trésorerie. Le prospectus chiffre aussi la dotation du fonds d’intérêt public annoncé le 18 octobre : 846 840 960 actions de classe N, soit 5 % du capital entièrement dilué à cette date. Le conseil pourra y ajouter jusqu’à 2 % du capital chaque fois que le cours dépassera de 50 % le palier précédent, le premier palier étant le prix d’introduction.

Près de 12 000 clients à plus de 100 000 dollars

Au 30 septembre 2026, plus de 11 900 clients avaient versé au moins 100 000 dollars à Anthropic sur douze mois glissants, contre environ 200 fin 2024 et environ 1 500 fin 2025. Plus de 1 900 dépassent le million de dollars et environ 250 les 10 millions. Les clients présents un an plus tôt, abonnés Pro et Max exclus, ont dépensé au troisième trimestre environ neuf fois plus qu’au même trimestre de 2025, soit un taux de rétention nette d’environ 900 %.

Aucun client n’a pesé plus de 10 % du chiffre d’affaires sur les neuf premiers mois de 2026. Au troisième trimestre, environ 79 % des revenus sont venus d’autres clients que les cinq premiers, contre environ 64 % au premier trimestre. Les revenus tirés de chacun de ces cinq clients ont pourtant atteint un niveau record.

Anthropic employait environ 5 300 personnes au 30 septembre 2026, contre environ 940 fin 2024. Son chiffre d’affaires par salarié dépasse 6,6 millions de dollars sur douze mois. Selon le document, Claude a écrit plus de 90 % des contributions au code de l’entreprise en septembre 2026. Le 16 octobre, Anthropic avait publié des données sur ses embauches de profils juniors, dont la part a reculé dans ses équipes techniques.

Des actions proposées aux particuliers européens

L’opération comprend des offres au public en Australie, au Canada, dans « certains États membres » de l’Espace économique européen, au Japon, en Suisse et au Royaume-Uni. Aucune cotation n’est prévue pour l’instant sur ces places. Dans les pays européens concernés, que le document ne nomme pas, Anthropic proposera des actions à des particuliers au moyen d’un prospectus distinct, qui devra être approuvé par l’autorité des marchés de l’un de ces pays.

Trois banques françaises figurent parmi les 22 établissements cités en couverture : BNP Paribas, Crédit Agricole CIB et Société Générale. Le S-1 ne dit pas si la France ou la Belgique feront partie des pays retenus.

Les cases encore vides

Le dossier d’enregistrement n’a pas encore pris effet et peut être modifié. Outre le prix, le nombre d’actions et le produit de l’offre, il laisse en blanc la commission des banques et le chiffre d’affaires du troisième trimestre 2026. Pour ce trimestre, il donne pourtant le nombre de clients et de salariés.

Capture de la couverture du prospectus préliminaire d'Anthropic : la demande de cotation au Nasdaq sous le symbole ANT, le tableau du prix et du produit de l'offre laissé en blanc et la liste des 22 banques
Capture (extraits) : couverture du prospectus préliminaire, formulaire S-1 d’Anthropic, PBC, SEC, 26 octobre 2026

Sans citer de source, NBC News écrit que l’opération est attendue à la mi-novembre et qu’elle pourrait valoriser Anthropic à plus de 2 000 milliards de dollars. Le dossier déposé ne contient ni date ni valorisation.

Notre analyse

Le 26 octobre, les chiffres qui circulaient depuis une semaine ont pris place dans un document public, et ce dossier décrit d’abord qui décidera. Les acheteurs d’actions ANT détiendront une part du capital sans pouvoir, en général, peser sur l’issue des votes. Dans une structure à droits de vote multiples, le poids des fondateurs suit le nombre de titres qu’ils conservent ; chez Anthropic, l’action unique garde ses 50,1 % des voix tant que la société des cofondateurs compte au moins trois membres, puis jusqu’au terme de la transition de 450 jours.

Les comptes montrent une entreprise qui a couvert ses coûts d’exploitation au deuxième trimestre, avec un chiffre d’affaires en hausse de 1 368 % sur un an, contre 300 % pour les dépenses de calcul et d’infrastructure. Ils ne montrent pas encore de semestre bénéficiaire. Le 24 octobre, l’économiste en chef d’Apollo, Torsten Slok, estimait que l’IA n’avait encore rien rapporté aux entreprises américaines hors du secteur technologique. Le S-1 montre l’autre versant, celui d’un fournisseur dont les clients d’il y a un an dépensent désormais environ neuf fois plus.

Le prospectus européen devra nommer les pays ouverts aux particuliers. Les prochaines versions du dossier américain devront fixer une fourchette de prix et un nombre d’actions. Restent à connaître le chiffre d’affaires du troisième trimestre et la décision des fournisseurs d’indices face à une société dont les détenteurs d’actions de classe A ne contrôlent pas les votes.

Sources

Image d’en-tête : schéma MACCUS. Données : formulaire S-1 d’Anthropic, PBC, SEC, 26 octobre 2026

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