Le site américain Futurism a décrit le 19 octobre 2026 plusieurs comptes TikTok qui mettent en scène des femmes générées par intelligence artificielle pour promouvoir des applications de suivi des traitements GLP-1 ou de « bien-être ». D’un carrousel à l’autre, le scénario se répète : un selfie en larmes, la capture d’un long SMS attribué à une sœur, une fille ou un père, puis la notification de l’application promue. Selon Futurism, aucune mention ne signalait la publicité ou l’usage de l’IA dans les publications consacrées au GLP-1.
Un carrousel du compte « Ashley Miller », le seul dont Futurism donne l’audience, a recueilli plus de 240 000 « j’aime » et plus de 1 000 commentaires. On y voyait un personnage en pleurs devant la tour Eiffel scintillante, bague de fiançailles tendue vers l’objectif, puis le message attribué à sa future belle-mère, qui la mettait en garde contre son fils. Il faisait la promotion de Zenit, une application de bien-être mental sur abonnement, dont le développeur indépendant a reconnu auprès de Futurism que les visuels étaient générés par IA et dit avoir supprimé le compte.
En France, la loi du 9 juin 2023 sur l’influence commerciale impose, dans sa version en vigueur depuis le 8 novembre 2024, la mention « Images virtuelles », ou une mention équivalente, sur les contenus d’influence qui montrent un visage ou une silhouette produits par IA. Elle exige aussi une mention claire de l’intention commerciale, comme « publicité » ou « collaboration commerciale », lorsque cette intention ne ressort pas déjà du contexte, parmi d’autres règles qui encadrent l’influence commerciale en France et en Belgique. Les publications citées par Futurism sont en anglais, et l’enquête ne fait état d’aucune procédure engagée par une autorité.
Le scénario du GLP-1 caché
Le compte « WellWithHer » a publié une image où une femme « manifestement générée par IA », selon Futurism, pleure, assise dans son lit. En surimpression, on lit : « J’ai caché mon GLP-1 à ma sœur pendant six mois… elle vient de m’envoyer ça », puis « J’ai pleuré ». L’image suivante montre, sur l’écran verrouillé d’un iPhone, le long SMS d’un contact nommé « Sis » (sœur), qui dit avoir vu les stylos d’injection dans son sac et écrit : « Je suis tellement fière de toi. » Les citations, en anglais dans l’original, sont traduites par nos soins.
Sous ce message s’affiche une notification de l’application Enzo, dont la mascotte est un chat de dessin animé : « C’est l’heure de ton injection de GLP-1 ! », suivie d’une invitation à noter la dose pour ne pas casser sa série. Un autre carrousel du même compte montre un personnage en pleurs à son bureau : « Emma », présentée comme sa fille, dit avoir trouvé le traitement « dans le frigo ».
Un deuxième compte, « Lara », fait la promotion d’une autre application de suivi, DreamMe. Selon Futurism, il mêle des images de jeunes femmes générées par IA et des photos volées à de vraies influenceuses. Sur un selfie en larmes, on lit : « J’ai commencé les GLP-1 sans le dire à mon père. Aujourd’hui, il m’a écrit ça… » Le SMS de « Dad » (papa), dont la photo de profil semble elle aussi générée par IA, s’affiche au-dessus d’une notification de DreamMe.
Certaines publications se ressemblent au point que, d’un compte à l’autre, des personnages différents ont presque le même fond d’écran : un chien avec une Crocs sur la tête, note Futurism.
Les « vrais membres » de DreamMe
Le site de DreamMe présente l’application comme « votre nouveau meilleur ami GLP-1 » : Sushi, un poisson de dessin animé qui accompagne le suivi des injections, des repas et des effets secondaires.
Plus bas, une section intitulée « DreamMe members » affiche trois témoignages, chacun avec un prénom, le médicament pris et le poids perdu en livres, sous ce texte : « De vrais parcours. De vrais membres. Les chiffres sont les leurs. Les mots sont les leurs. Nous, on a juste créé le poisson. » Selon Futurism, les femmes que la page présente comme des clientes sont générées par IA. La section était toujours en ligne le 20 octobre 2026.
Une rupture, un divorce, une demande en mariage à Paris
Le procédé sert aussi d’autres applications. Le compte « Lauren<3 » mettait en scène le personnage d’une jeune femme blonde, généré par IA selon Futurism, en pleurs dans sa baignoire, son lit ou sa voiture au fil d’une rupture. Les selfies en larmes alternaient avec des SMS attribués à l’ex et des conversations avec Daimon, une application de compagnon IA : « Quelqu’un m’a parlé d’une appli appelée Daimon et ça a tout changé », disait une légende.
Le compte « Ashley Miller » racontait, selfies en larmes générés par IA à l’appui, un divorce, des infidélités ou des fiançailles regrettées. Le carrousel de la tour Eiffel affichait « Il m’a demandée en mariage à Paris hier soir », puis « Ce matin, sa mère m’a envoyé ça… ». Sous le message de « Diane » s’affichait la notification de Zenit : « Ton cœur s’emballe. Je suis là dès que tu as besoin de moi. » Chaque publication du compte montrait une notification de Zenit, ce qui trahissait la mise en scène, mais beaucoup de commentateurs y ont cru, selon Futurism.

Un développeur assume, une entreprise accuse ses affiliés
Le compte lié à Zenit a été désactivé très vite après la prise de contact de Futurism. Le développeur de l’application, qui se présente comme indépendant, assure avoir géré lui-même le compte, sans tiers ni agence marketing : « Les visuels étaient générés par IA et les publications faisaient la promotion de mon application, elles auraient donc dû être signalées comme telles. »
Il dit avoir tenté d’ajouter les étiquettes TikTok qui signalent un contenu généré par IA et un contenu commercial, mais la plateforme ne permettrait pas de le faire sur des vidéos déjà publiées : « j’ai donc supprimé le compte ». La transparence compte, ajoute-t-il, « surtout pour une application de bien-être ».
Prospinity, l’éditeur de Daimon, affirme que le compte n’était « absolument pas géré par [son] équipe marketing interne » et met en cause des « programmes d’affiliation externes », dont certains affiliés publiaient de leur propre initiative. L’entreprise dit avoir identifié les responsables et mis fin à ces activités. Après la prise de contact, le compte a été vidé et son nom est passé de « Lauren<3 » à « yooo ».
DreamMe n’a pas répondu à Futurism, et le courriel adressé à Enzo est revenu en erreur. Selon Futurism, les comptes qui vantaient Enzo et DreamMe publiaient toujours à la parution de l’enquête : le premier pour une application de suivi des peptides, le second pour une application de verrouillage du téléphone.
La règle d’étiquetage de TikTok
Sur sa page d’aide consacrée aux contenus générés par IA, consultée le 20 octobre 2026, TikTok exige l’étiquetage de tout contenu de ce type qui contient des images, du son ou des vidéos réalistes. Les créateurs peuvent le signaler eux-mêmes dans la publication ou activer l’étiquette « creator labeled as AI-generated ». TikTok indique qu’il peut retirer les contenus générés par IA non étiquetés.
La page explique comment activer cette étiquette avant de publier, sans dire comment l’ajouter à une vidéo déjà en ligne : elle ne permet donc pas de vérifier la version du développeur de Zenit. Futurism ne cite aucune réaction de TikTok.
Les questions sans réponse
L’enquête ne donne pas l’audience des carrousels consacrés au GLP-1 (les seuls chiffres publiés, plus de 240 000 « j’aime » et plus de 1 000 commentaires, concernent Zenit), pas plus que le nombre de téléchargements des applications ou l’identité de ceux qui publient pour Enzo et DreamMe. Le caractère artificiel des images relève de l’appréciation de Futurism, sauf pour Zenit, dont le développeur l’a confirmé.
Enzo et DreamMe suivent les injections ou les rappellent ; rien dans l’enquête n’indique qu’elles vendent les médicaments.
Notre analyse
Le faux témoignage client est un vieux procédé publicitaire. La nouveauté tient à sa fabrication : des personnages et des familles synthétiques, qui se ressemblent d’un compte à l’autre, et un carrousel de Zenit qui a dépassé les 240 000 « j’aime » sans étiquette publicitaire. Les identités inventées inquiètent aussi ailleurs : Google qualifie désormais de « forme de tromperie » les faux profils d’auteurs aux portraits générés par IA. Des noms fictifs avaient déjà fait illusion dans un autre registre : Harvard en a glissé deux dans un sondage sur l’IA, et 53 % des hommes interrogés ont dit savoir qui était chacun d’eux.
La responsabilité reste diffuse. Sur les quatre applications, seul le développeur de Zenit assume les publications ; Prospinity accuse ses affiliés, DreamMe n’a pas répondu et Enzo n’a pas pu être joint. Chez TikTok, l’étiquette IA ne pourrait pas être ajoutée après coup, selon le seul témoignage disponible. En France, la loi de 2023 vise l’influence commerciale exercée à titre onéreux ; les sources consultées ne disent pas comment elle s’appliquerait à un éditeur qui anime lui-même un personnage fictif pour sa propre application.
Restent à connaître la position de TikTok et le sort des comptes qui publient désormais pour d’autres applications. Le 20 octobre au matin, à notre connaissance, aucun autre média n’avait publié sa propre enquête sur ces comptes.
Sources
- GLP-1 Apps Are Using Sobbing AI-Generated Women To Market Their Products, Futurism, 19 octobre 2026
- Page d’accueil de DreamMe (copie de l’Internet Archive), DreamMe, 19 octobre 2026
- Zenit, Wellness Habits, App Store, consulté le 20 octobre 2026
- About AI-generated content, TikTok, consulté le 20 octobre 2026
- Loi n° 2023-451 du 9 juin 2023 visant à encadrer l’influence commerciale et à lutter contre les dérives des influenceurs, Légifrance, version en vigueur consultée le 20 octobre 2026
Image d’en-tête : l’application TikTok sur l’écran d’un téléphone. Photo : Solen Feyissa, « TikTok app », Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0, recadrée



