Dans une enquête du Nikkei, plus d’une grande entreprise japonaise sur cinq dit qu’elle pourrait recruter moins de diplômés de l’université à partir de l’exercice 2029. Les premiers concernés, aujourd’hui en deuxième année d’université, entreraient en entreprise en avril 2029. Le travail de bureau arrive en tête des emplois que ces entreprises jugent remplaçables par l’IA.
Ces chiffres sont tirés de l’enquête d’automne du Nikkei auprès des grandes entreprises, parue le 24 octobre. Pour la promotion d’avril 2027, seules 3,2 % des entreprises prévoient de réduire leurs embauches de diplômés. Pour l’exercice 2028, 10,4 % le prévoient ou l’envisagent. Pour 2029 et au-delà, 21,9 % disent qu’elles pourraient embaucher moins ou qu’elles y réfléchissent, selon Seoul Economic Daily et The Asia Business Daily, deux quotidiens économiques coréens qui ont repris l’article du Nikkei le jour même avec des chiffres identiques.
À la question des emplois que l’IA pourrait remplacer (plusieurs réponses possibles), le travail de bureau est cité par 87,5 % des répondants. Suivent la planification stratégique et les services généraux, avec 25 %, à égalité avec les postes informatiques et d’ingénierie.
Des promesses d’embauche en baisse dans 23 secteurs sur 42
La même enquête a interrogé 1 084 grandes entreprises sur leurs promesses d’embauche aux diplômés au 1er octobre, et le Nikkei a retenu les 931 dont les chiffres sont comparables d’une année sur l’autre. Selon son article du 23 octobre, les promesses d’embauche de l’industrie manufacturière passent sous les recrutements de l’année précédente, une première depuis six ans, avec des reculs marqués dans les matériaux de base comme la sidérurgie, le pétrole et la chimie. Le titre du Nikkei met cette baisse sur le compte des tensions au Moyen-Orient.
Tous secteurs confondus, les promesses d’embauche pour avril 2027 ne progressent que de 0,7 % par rapport aux diplômés effectivement recrutés ce printemps, et elles reculent dans 23 secteurs sur 42, d’après l’article du Nikkei du 24 octobre. Les diplômés de lettres et de sciences humaines et sociales en reçoivent moins pour la première fois depuis cinq ans. Le recrutement de profils expérimentés, lui, augmente de 8,6 %, précisait l’article du 23 octobre.
Selon le Nikkei, les entreprises passent d’une logique d’effectifs à pourvoir à une sélection des profils qui porteront leur croissance. Certaines recrutent davantage : Kioxia, fabricant de mémoire flash porté par la demande liée à l’IA, prévoit d’accueillir 32,9 % de diplômés en plus au printemps prochain.
Les enquêtes précédentes allaient dans le même sens
Le 19 avril, l’agence Kyodo constatait que 25 des 111 grandes entreprises interrogées, soit 23 %, prévoyaient d’embaucher moins de diplômés pour l’exercice 2027 que pour le précédent, une part en hausse de 11 points. Pour la première fois en cinq ans, la réponse « moins » l’emportait sur « plus », selon la dépêche reprise par le Niigata Nippo. Kyodo y relevait une pénurie de main-d’œuvre moins aiguë et, dans certaines entreprises, une IA qui commence à reprendre des tâches.
Le 28 avril, l’enquête de printemps du Nikkei sur les plans de recrutement montrait que les profils expérimentés représentaient 50,3 % des embauches prévues pour l’exercice 2026, soit plus de la moitié pour la première fois depuis le lancement de l’enquête. Le journal parlait d’un tournant pour un système fondé sur l’embauche de jeunes diplômés formés en interne pendant de longues années.
En août, le Nikkei rapportait que trois grandes banques, MUFG Bank, Sumitomo Mitsui Banking Corporation et Mizuho Financial Group, prévoyaient de recruter 2 180 diplômés au total pour avril 2027, 4,8 % de moins que ce printemps. Dans la banque, les embauches de diplômés s’orientent vers leur première baisse en cinq ans, pour deux raisons selon le journal : les gains d’efficacité permis par l’IA et des jeunes salariés qui démissionnent moins.
Hors du Japon, Microsoft a ouvert le 26 octobre une offre de départ volontaire à environ 60 000 salariés au Canada, en Inde, au Royaume-Uni et aux États-Unis, une mesure que le groupe ne relie pas à l’IA.
Pénurie de main-d’œuvre, surplus d’employés de bureau
Ces projets interviennent sur un marché du travail tendu. Parmi les étudiants diplômés en mars 2026 qui cherchaient un emploi, 98,0 % en avaient un au 1er avril, selon les ministères du Travail et de l’Éducation, qui ont publié ce chiffre en mai. Les agences publiques pour l’emploi affichaient en août 1,18 offre par demandeur en données corrigées des variations saisonnières, a indiqué le ministère du Travail le 2 octobre, même si les nouvelles offres reculaient de 3,4 % sur un an.
La pénurie ne touche pas tous les métiers. Dans le tableau par profession publié pour août, la construction et les mines comptent 5,10 offres par demandeur et les auxiliaires de vie 3,89. Les employés administratifs en sont à 0,29 : 119 803 offres pour 409 453 personnes qui cherchent ce type de poste.
Le travail de bureau, que les grandes entreprises citent en tête des emplois remplaçables par l’IA, est déjà un métier où le Japon compte plus de candidats que de postes. Ces chiffres des agences publiques couvrent les demandeurs de tous âges ; le recrutement des diplômés relève d’une autre statistique.

La Corée du Sud donne un aperçu de la suite possible, avec une réserve. Selon The Korea Times, la Banque de Corée a indiqué le 18 août que le nombre d’emplois occupés par les 15-29 ans avait baissé de 285 000 entre juin 2022 et juin 2026, dont 268 000 dans des secteurs très exposés à l’IA comme les services informatiques et l’édition. Les emplois occupés par les quinquagénaires ont augmenté de 230 000 sur la même période.
La banque centrale a choisi 2022 comme point de départ parce que ChatGPT est sorti à la fin de cette année-là. Elle estime que le recul continu de la population « a pu contribuer de façon importante » à cette évolution et que l’IA « a pu accélérer la tendance ».
Le mouvement se lit aussi à l’échelle des entreprises. Chez Anthropic, les juniors sont passés de 27 % à 9 % des embauches techniques, et au Royaume-Uni, Barclays cite l’IA parmi les raisons de la suppression de 5 000 postes.
Les limites de l’enquête
L’enquête mesure des intentions. Aucun licenciement n’est en jeu, et les 21,9 % désignent des entreprises qui pourraient recruter moins de diplômés dans deux ou trois ans. Le chiffre compte des entreprises et ne dit rien du nombre de postes concernés. Pour le printemps prochain, seules 3,2 % prévoient une baisse.
La baisse des promesses d’embauche a d’autres causes. Le Nikkei attribue celle de l’industrie aux tensions au Moyen-Orient, et Kyodo notait en avril que l’instabilité dans la région rendait les perspectives économiques plus difficiles à lire. Les jeunes salariés restent aussi plus longtemps : 31,2 % des diplômés de l’université entrés dans la vie active au printemps 2023 sont partis dans les trois ans, 2,6 points de moins que la promotion précédente, selon les chiffres du ministère du Travail publiés le 23 octobre. Des départs moins nombreux réduisent les besoins d’embauches de remplacement, un facteur que le Nikkei citait pour les banques à côté de l’IA.
Rien ne garantit non plus que l’IA apportera les économies attendues. Le 24 octobre, l’économiste en chef d’Apollo, Torsten Slok, écrivait que l’IA n’avait encore rien rapporté aux entreprises américaines hors du secteur technologique.
Les chiffres sur l’IA, eux, sont de seconde main. L’article du Nikkei est réservé aux abonnés, et les médias qui l’ont repris n’ont donné ni la formulation exacte de la question sur l’IA ni le nombre d’entreprises qui y ont répondu.
Notre analyse
Dans un pays où 98 % des diplômés qui cherchent un emploi en trouvent un, l’enquête est un signal avant-coureur. La plupart des grands employeurs n’ont pas encore réduit leurs recrutements de diplômés. Pour le printemps prochain, 3,2 % prévoient une baisse, et le total des promesses d’embauche progresse encore de 0,7 %. La part des entreprises qui pourraient embaucher moins de diplômés monte à une sur cinq pour les promotions attendues dans deux ou trois ans, dans une enquête qui demandait aussi quels emplois l’IA pourrait reprendre.
La lecture accélérationniste veut que l’IA arrive là où le Japon peut se passer de main-d’œuvre. Avec 0,29 offre par candidat dans le travail de bureau contre 3,89 chez les auxiliaires de vie, un logiciel qui absorbe la paperasse libère des personnes et des budgets pour les postes qui restent vacants, et pour des employeurs comme Kioxia qui recrutent davantage. Le coût retombe sur le diplômé de 22 ans en lettres ou en sciences sociales, dont le premier emploi passait souvent par ce travail de bureau, désormais en tête des emplois jugés remplaçables par l’IA. Oh Sam-il, chercheur à la Banque de Corée, parle d’une « échelle de carrière qui rétrécit pour les jeunes ».
Les prochaines échéances sont connues. L’enquête de printemps du Nikkei sur les plans de recrutement, publiée cette année le 28 avril, donnera la prochaine mesure des recrutements de diplômés. Le décompte des promesses d’embauche d’octobre prochain dira si les 10,4 % se sont traduits par des baisses effectives, et le taux d’emploi des diplômés publié chaque mois de mai montrera si les 98 % tiennent. Ensemble, ils indiqueront si les grandes entreprises ouvrent d’autres voies d’entrée aux diplômés ou se contentent d’en embaucher moins.
Sources
- 新卒内定人数、過半の23業種で減少 大卒文系は5年ぶりマイナス, Nikkei, 24 octobre 2026
- 製造業の新卒採用6年ぶり減 中東混乱響く、鉄鋼は2割マイナス, Nikkei, 23 octobre 2026
- AI Pushes Japanese Firms to Cut Graduate Hiring From 2029, Seoul Economic Daily, 24 octobre 2026
- AI Reshapes Hiring Landscape… One in Five Japanese Companies Considering Cuts to Hiring, The Asia Business Daily, 24 octobre 2026
- 銀行の27年度新卒採用5年ぶり減 AIで業務効率化、売り手市場に転機, Nikkei, 24 août 2026
- 一般職業紹介状況(令和8年8月分)について, ministère de la Santé, du Travail et des Affaires sociales (Japon), 2 octobre 2026
- 令和8年3月大学等卒業者の就職状況(4月1日現在)を公表します, ministères japonais du Travail et de l’Éducation, 22 mai 2026
- AI-exposed sectors see sharp drop in youth employment: BOK report, The Korea Times, 18 août 2026
Image d’en-tête : graphique MACCUS, données de l’enquête du Nikkei auprès des grandes entreprises (24 octobre 2026) reprises par Seoul Economic Daily et The Asia Business Daily



