ActualitéIA

Anthropic a engagé 895 milliards de dollars dans le calcul et en manque toujours

Amendé le 2 novembre, le prospectus d'Anthropic chiffre ses engagements de calcul, détaille le troisième trimestre et reconnaît un manque de capacité.

Le 2 novembre 2026, Anthropic a déposé auprès de la SEC, le gendarme boursier américain, un premier amendement à son prospectus d’introduction en Bourse. Le document ajoute les comptes du troisième trimestre et chiffre pour la première fois le total des engagements de dépenses de l’entreprise : environ 895,4 milliards de dollars, soit près de 798 milliards d’euros au cours de la BCE du même jour, « dont la quasi-totalité » pour le calcul et l’infrastructure. La version publiée le 26 octobre laissait ce montant en blanc.

L’éditeur de Claude y répète qu’il travaille dans un environnement « contraint en calcul », où la demande des clients dépasse les capacités disponibles. Au troisième trimestre, il a acheté pour 5 milliards de dollars de calcul sous contrats à court terme, à un prix nettement supérieur à celui de ses contrats pluriannuels. Selon le document, cet achat et 2 milliards de dollars de charges liées à un programme de dons expliquent son retour à une perte d’exploitation.

17 milliards de dollars de chiffre d’affaires en un trimestre

Le chiffre d’affaires atteint 16,96 milliards de dollars entre juillet et septembre 2026 (environ 15,1 milliards d’euros), contre 11,56 milliards au deuxième trimestre et 1,38 milliard un an plus tôt. La progression d’un trimestre à l’autre ralentit à 47 %, contre 144 % au deuxième trimestre selon Reuters. Sur les neuf premiers mois de l’année, les ventes passent de 2,5 milliards de dollars en 2025 à 33,2 milliards.

Les dépenses de calcul et d’infrastructure augmentent plus vite, de 5,56 à 9,86 milliards de dollars d’un trimestre à l’autre. Elles pèsent 58 % du chiffre d’affaires, contre 48 % au deuxième trimestre. Le résultat d’exploitation passe d’un bénéfice de 974 millions de dollars à une perte de 567 millions. Le prospectus l’impute au calcul acheté à court terme et à 2 milliards de dollars de charges sans effet sur la trésorerie, liées au programme d’abondement des dons de ses salariés.

La perte nette s’élève à 23,3 milliards de dollars sur le trimestre et à 104 milliards sur neuf mois. Comme au premier semestre, l’essentiel de cette perte est comptable : 94,3 milliards viennent de la réévaluation à la juste valeur d’instruments financiers, surtout des obligations convertibles, gonflée par la hausse de la valorisation de l’entreprise.

Le prospectus chiffre l’effet des prix : d’un trimestre à l’autre, les baisses de tarifs liées aux nouvelles versions de modèles et les remises contractuelles ont amputé le chiffre d’affaires du troisième trimestre d’environ 600 millions de dollars.

Des engagements étalés jusqu’en 2045

Sur les 895,4 milliards de dollars, 447,5 milliards doivent être dépensés avant la fin de 2030 et le reste, pour l’essentiel, entre 2031 et 2045. Environ 69,8 milliards sont dus dans les douze mois suivant le 30 septembre 2026.

Graphique MACCUS en barres horizontales : sur environ 895,4 milliards de dollars d'engagements d'Anthropic, 451,2 milliards de baux signés pas encore commencés, 320 milliards d'obligations contractuelles au 30 septembre 2026, 100,2 milliards d'engagements signés après cette date et 24 milliards d'engagements à court terme
Graphique MACCUS. Données : Anthropic, PBC, formulaire S-1 modifié (amendement n° 1), SEC, 2 novembre 2026.

Le total additionne quatre blocs : 320 milliards d’obligations contractuelles au 30 septembre, 451,2 milliards de baux signés qui n’ont pas encore commencé, 100,2 milliards d’engagements signés après cette date et environ 24 milliards d’engagements à court terme. Environ 213,8 milliards dépendent de conditions ou de droits de résiliation, par exemple la capacité du partenaire à obtenir un financement, des installations ou des autorisations réglementaires.

Le prospectus détaille les principaux contrats. Anthropic s’est engagé à dépenser au moins 121,3 milliards de dollars chez Google jusqu’en juillet 2033, au moins 110 milliards chez Amazon jusqu’en avril 2036 et au moins 44,9 milliards chez Microsoft jusqu’en juin 2033, « quel que soit l’usage réel ». S’y ajoutent jusqu’à 120,5 milliards chez SpaceXAI, l’ex-xAI, pour des puces NVIDIA, et jusqu’à 44,6 milliards chez Nscale. Des accords sans montant fixe, estimés entre 150 et 175 milliards de dollars, restent en dehors du total.

Le 30 octobre, Bloomberg Tax avait déjà additionné les notes annexes de la première version et arrivait à près de 900 milliards. Le média parlait de « dette cachée », puisque ces sommes ne figurent pas au bilan, et citait David Trainer, PDG du cabinet de recherche New Constructs, qui y voyait « un montant énorme ».

« La demande des clients dépasse le calcul disponible »

Le constat revient trois fois dans le prospectus. Anthropic indique avoir déjà demandé à ses fournisseurs de cloud plus de capacité qu’ils n’acceptaient d’en fournir.

L’amendement ajoute un risque : certains fournisseurs dépendent de financements de tiers pour acheter les puces. Si ces financements se tarissent ou renchérissent, la capacité prévue au contrat pourrait être retardée, réduite, facturée à un autre prix, voire ne pas être livrée. Reuters a cité ce passage dans sa dépêche du 2 novembre.

Le document revient sur la panne de mars 2026, causée selon l’entreprise par plusieurs facteurs, dont une hausse rapide de l’usage et des contraintes de calcul dans une partie de son infrastructure. Faute de capacité suffisante, il évoque des interruptions, des temps de réponse dégradés ou des « limitations de l’accès » des clients et des utilisateurs.

Le prospectus mentionne les plafonds d’usage des abonnements Claude, détaillés dans notre guide sur la limite atteinte : ils se réinitialisent sur de courtes périodes, et Anthropic dit les avoir déjà modifiés et pouvoir le refaire. Le texte ne les relie pas explicitement à ce manque de calcul.

La majeure partie du calcul est réservée sous contrats pluriannuels, en général 12 à 18 mois à l’avance. Quand la demande dépasse ces capacités, Anthropic achète du calcul à court terme, qui « coûte actuellement nettement plus cher ». L’entreprise prévoit que ce recours augmentera encore à brève échéance et réduira sa marge d’exploitation.

Un exemple ajouté sur l’accélération de la recherche

L’amendement modifie un autre facteur de risque, sur l’usage de l’IA dans la recherche d’Anthropic. La version du 26 octobre prévenait que l’entreprise pourrait ne pas repérer à temps une forte accélération de ses progrès. Celle du 2 novembre indique qu’elle n’a, par le passé, repéré une telle accélération qu’après coup.

Le nouveau texte ajoute un exemple : selon les estimations internes d’Anthropic sur ses futurs modèles, l’entreprise pourrait atteindre « de façon imminente » le seuil de « progrès considérablement accéléré attribuable à l’IA » défini par sa politique de développement responsable (Responsible Scaling Policy). Aucun modèle actuel n’a été classé au-delà de ce seuil.

Les chiffres sur l’usage interne de Claude figuraient déjà dans la première version. Valorisé au prix catalogue, cet usage a dépassé pour la première fois en avril 2026 les charges de personnel mensuelles, hors rémunération en actions. En septembre, plus de 90 % des contributions au code de l’entreprise ont été écrites par Claude. En octobre, Anthropic avait publié des chiffres sur le poids des agents dans son propre travail.

Un prix encore en blanc et des indicateurs maison

Le prix de l’action et le nombre de titres restent en blanc dans l’amendement. L’AFP, reprenant d’autres médias qu’elle ne nomme pas, indique qu’Anthropic chercherait à lever environ 100 milliards de dollars. Selon Reuters, la commercialisation des actions auprès des investisseurs doit commencer la semaine du 9 novembre.

Plusieurs indicateurs mis en avant ne relèvent pas des normes comptables américaines (GAAP). Le résultat d’exploitation ajusté, positif à 2,5 milliards de dollars, exclut la rémunération en actions et les dons sans effet sur la trésorerie, dont les 2 milliards du trimestre. Le prospectus signale aussi un décalage d’échéances : le chiffre d’affaires repose surtout sur la consommation et sur peu d’engagements de long terme, alors que les contrats de calcul courent sur plusieurs années.

L’AFP note que la croissance ralentit face à OpenAI et à des modèles moins chers, souvent chinois. Cités par Reuters, Evan Schlossman et Willy Lee, dirigeants de la société de capital-risque Neostellar, disent qu’ils examineront « quand ces capacités seront disponibles, quand les paiements commenceront et comment le chiffre d’affaires évoluera par rapport à ces engagements ».

Notre analyse

La première version du prospectus, déposée le 26 octobre, détaillait la gouvernance et les comptes du premier semestre. L’amendement chiffre la facture du calcul et confirme, sous la signature de l’entreprise, que la demande dépasse encore l’offre.

Pour les professionnels qui travaillent avec Claude, ce manque de calcul éclaire les plafonds d’usage et les ralentissements, même si le prospectus ne fait pas lui-même le lien. Le même document montre que les nouveaux modèles s’accompagnent de baisses de prix, et que le calcul d’appoint acheté pour suivre la demande coûte bien plus cher que celui des contrats pluriannuels. Le 30 octobre, l’entreprise a retiré la limite de cinq heures des comptes Ultra vérifiés, sa formule individuelle la plus chère.

Le total de 895 milliards de dollars est à lire avec prudence : il inclut plus de 450 milliards de baux qui n’ont pas commencé et plus de 200 milliards soumis à conditions. La rentabilité mise en avant repose sur une mesure ajustée. Le chiffre d’affaires, lui, est une donnée comptable, même si les comptes trimestriels publiés ne sont pas audités. Il progresse encore de 47 % d’un trimestre à l’autre, à un rythme qui ralentit.

Un prochain dépôt devrait fixer la fourchette de prix de l’action. Côté calcul, la capacité louée à SpaceXAI doit être entièrement livrée en décembre 2026, pour environ 3,1 milliards de dollars par mois. Anthropic annonce enfin de futurs rapports sur le seuil d’accélération de la recherche par l’IA.

Sources

Image d’en-tête : graphique MACCUS, données Anthropic, PBC (formulaire S-1 modifié, amendement n° 1, SEC, 2 novembre 2026).

Laisser un commentaire