Les fonctionnaires japonais qui utilisent chaque semaine l’IA du gouvernement gagnent en moyenne environ 110 minutes par semaine sur les tâches qu’ils lui confient, selon une estimation de l’État fondée sur leurs propres réponses. L’Agence japonaise du numérique (Digital Agency) a publié ce chiffre le 30 octobre dans la première enquête sur l’usage de Gennai, l’outil d’IA générative ouvert à environ 180 000 agents de l’État dans une vaste expérimentation sur l’exercice en cours.
L’usage reste inégal. Sur 6 439 répondants, 47,8 % utilisent Gennai chaque semaine, 31,2 % rarement ou jamais et 21,0 % ne se sont pas inscrits. L’agence prévient qu’un écart de résultats et de productivité risque de se creuser entre ceux qui utilisent l’IA et les autres. Un agent dont le temps de travail a augmenté écrit que les tâches des collègues « qui ne savent pas ou ne veulent pas utiliser l’IA » retombent sur ceux qui s’en servent.
Les répondants et leurs réponses
L’enquête en ligne s’est déroulée du 21 août au 18 septembre dans les ministères et agences. Selon le document de synthèse, 2 467 répondants travaillent en administration centrale et 3 972 dans les services déconcentrés, et 77,7 % ont un grade allant d’agent d’exécution à chef de bureau adjoint.
Seuls les 3 078 usagers hebdomadaires ont été interrogés sur leur satisfaction et leur temps de travail ; 71,7 % se disent satisfaits. Pour une majorité, 54,4 %, Gennai a réduit d’au moins une heure par semaine le temps passé sur les tâches où ils l’utilisent : d’une à trois heures pour 35,1 %, de trois à cinq pour 10,9 %, de cinq à dix pour 5,2 % et de dix ou plus pour 3,2 %. Pour 34,6 %, le temps n’a presque pas changé, 0,7 % déclarent une hausse d’au moins une heure et 10,2 % ne savent pas.
Pour obtenir 110 minutes (environ 1,83 heure), l’agence a pris le milieu de chaque tranche, compté « dix heures ou plus » pour dix et chaque hausse comme un gain négatif, et noté zéro « presque inchangé » et « ne sait pas ». CNET Japan a rappelé le 1er novembre qu’il s’agit d’une estimation, sans mesure du temps de travail réel.

Le gain croît avec la fréquence : 70 % des usagers quasi quotidiens déclarent gagner au moins une heure par semaine, contre 62 % de ceux qui s’en servent trois ou quatre fois et 45 % de ceux qui l’ouvrent une ou deux fois.
Brouillons, transcriptions et vie de famille
Sur les progrès apportés par Gennai (plusieurs réponses possibles), 1 498 des 3 078 usagers hebdomadaires citent des premiers jets plus rapides, sans page blanche. 1 088 disent se mettre plus vite à niveau sur des sujets techniques, et 1 059 trouver l’information utile dans des documents trop longs pour être lus en entier.
Dans des commentaires anonymes publiés par l’agence, un agent écrit avoir ramené à trois heures quarante-cinq une transcription qui prenait plusieurs jours. Un autre raconte que son service, qui confiait à un prestataire la rédaction d’un guide en six mois à un an, l’a écrit en interne en trois mois environ, mais que sa propre charge a augmenté. Un parent écrit que le temps gagné lui permet de travailler sans sacrifier sa vie de famille.
Les grandes entreprises japonaises regardent les mêmes tâches : dans une enquête du Nikkei, plus d’une sur cinq dit pouvoir recruter moins de diplômés à partir de l’exercice 2029, et le travail de bureau arrive en tête des emplois qu’elles jugent remplaçables par l’IA.
Des agents d’IA, puis le Parlement
Le 20 octobre, l’agence a commencé à déployer par étapes « Agent Chat » dans les ministères ; elle prévoit d’y ajouter vers décembre un atelier d’agents plus avancés, « Gennai Kobo ». D’après ses propres recherches, le projet est une première mondiale : un environnement équivalent aux agents de programmation d’IA avancés, qui écrivent et corrigent du code, manipulent des fichiers et exécutent des commandes à partir d’instructions en langage courant, ouvert aux fonctionnaires, spécialistes ou non, sur une plateforme commune de l’État pour environ 180 000 personnes. Les deux outils, dont les règles d’usage ont été rédigées avec l’institut japonais de sûreté de l’IA, doivent passer en open source vers février 2027 sous le nom de « Gennai OSS Ver. 2.0 ».
L’application pour le Parlement est disponible en prototype depuis le 30 octobre. Elle fouille les réponses passées et les documents de référence, rédige un projet, propose les questions complémentaires probables et repère les contradictions avec les réponses antérieures. Développée sous contrat par NTT Docomo Business depuis avril, elle a été testée par 102 agents expérimentés recrutés dans 16 ministères et agences, et environ 80 % des testeurs ayant répondu à un questionnaire disent vouloir l’utiliser. Elle est à l’essai pendant la session extraordinaire de la Diète en cours, avant un déploiement complet prévu à la session ordinaire de janvier 2027.
L’agence cite le risque d’hallucination et pose pour principe qu’aucun projet de l’IA n’est repris tel quel : les agents vérifient les faits dans les documents sources, et le ministre qui répond reste responsable de sa réponse. « Il est important de l’utiliser en gardant toujours un œil critique sur la justesse des réponses de l’IA », a déclaré le même jour le ministre du Numérique, Toshiharu Furukawa, selon Nikkei xTech.
D’autres gouvernements face à l’IA
Au Royaume-Uni, le Government Digital Service a confié Microsoft 365 Copilot à 20 000 fonctionnaires de 12 administrations du 30 septembre au 31 décembre 2024 ; l’adoption s’est maintenue autour de 80 % après le premier mois. Son rapport de résultats, publié le 2 juin 2025, fait état d’un gain moyen de 26 minutes par jour (environ 130 minutes sur cinq jours, selon notre calcul), lui aussi tiré du milieu des tranches déclarées. Les deux chiffres ne mesurent pas la même chose : le britannique porte sur la journée de travail, le japonais sur les seules tâches confiées à Gennai, et les outils, pays et années diffèrent.
Deux gouvernements européens ont fait d’autres choix le 26 octobre. Les services du gouvernement suédois, environ 5 100 personnes, ont coupé l’accès direct à ChatGPT et à Claude sur les postes de travail pour orienter les agents vers des services approuvés comme Microsoft Copilot, une partie du personnel gardant l’accès aux deux assistants par une plateforme interne. Le même jour, La Haye a transmis au Parlement un plan prévoyant environ 25 000 postes de fonctionnaires en moins d’ici 2035 et citant l’IA parmi les moyens de faire le travail avec moins de monde.
Les limites de l’enquête
Tous les chiffres de temps sont déclaratifs, et ni le communiqué ni la synthèse ne donnent de taux de réponse ni ne disent si les 6 439 répondants reflètent l’ensemble des agents qui y ont accès. Le temps gagné sur une tâche ne réduit pas toujours la semaine de travail. Plusieurs commentaires décrivent ce temps reporté sur d’autres dossiers, et l’agence affirme que la qualité a progressé même là où le temps total a peu bougé. En pourcentage, 59,1 % des usagers hebdomadaires situent la variation de leur temps sur ces tâches sous 10 % environ, dans un sens ou dans l’autre, et 29,4 % font état d’une baisse d’au moins 20 %.
Les usagers hebdomadaires relèvent aussi des problèmes : 949 sur 3 078 jugent les réponses parfois imprécises ou peu fiables, et 627 que le résultat n’était pas utilisable en l’état sans retouches. L’un d’eux écrit que tout vérifier finit par prendre du temps, et que ce qu’il peut vérifier lui-même, il aurait souvent pu le traiter sans l’IA. Parmi les 3 361 agents qui utilisent Gennai rarement ou jamais, ou ne s’y sont pas inscrits, 1 166 disent ne pas savoir s’en servir, 925 n’en voient pas l’utilité et 994 utilisent déjà en permanence un autre service d’IA.
L’enquête précède l’arrivée des agents d’IA. L’agence prévoit des formations pour les non-inscrits et les usagers occasionnels, une « Gennai Library » de compétences et de données partagées entre ministères d’ici la fin de l’exercice, et ce qu’elle appelle « une façon de travailler qui ne se laisse pas mener par l’IA » : les productions de l’IA dépassent de loin, écrit-elle, la capacité humaine en volume comme en vitesse, et voir les agents courir après ce flux, avec une charge accrue, irait à l’encontre du but recherché.
Notre analyse
L’enquête donne au Japon une première mesure de l’usage d’un outil d’IA commun à l’administration, à partir des réponses de 6 439 agents. Pour ses usagers hebdomadaires, le gain estimé par l’agence d’après leurs réponses, environ 110 minutes par semaine sur les tâches confiées, rejoint l’ordre de grandeur des 26 minutes par jour déclarées lors de l’essai britannique de 2024, même si les deux enquêtes ne mesurent pas la même chose.
Les chiffres d’adoption vont dans l’autre sens. Moins de la moitié des répondants utilisent Gennai chaque semaine, et parmi les 3 361 qui l’utilisent peu ou pas, beaucoup disent ne pas savoir s’en servir ou utiliser déjà un autre service d’IA. L’agence craint qu’un écart de productivité se creuse entre usagers et non-usagers.
Le prochain point de mesure est attendu vers janvier 2027, avec une deuxième enquête après l’arrivée des agents d’IA dans les ministères. La session ordinaire de la Diète de ce même mois dira si l’application de rédaction des réponses passe de l’essai à l’usage courant, et la publication en open source prévue en février permettrait aux collectivités locales et aux entreprises d’utiliser les mêmes outils.
Sources
- ガバメントAI 源内 利用状況アンケート調査(第1回)の結果を公表しました, Agence du numérique (Japon), 30 octobre 2026
- ガバメントAI 源内 利用状況アンケート調査結果 概要, Agence du numérique (Japon), synthèse de l’enquête (PDF), 30 octobre 2026
- ガバメントAI 源内においてAI エージェント利用環境の提供を開始するとともに、「源内基準」を公表します, Agence du numérique (Japon), 20 octobre 2026
- ガバメントAI 源内で「国会答弁作成支援AIアプリ」のプロトタイプ版を提供開始します, Agence du numérique (Japon), 30 octobre 2026
- ガバメントAI 源内における「国会答弁作成支援AIアプリ」のプロトタイプ版の提供開始について, Agence du numérique (Japon), document de présentation (PDF), 30 octobre 2026
- ガバメントAI基盤「源内」、18万人に国会答弁作成支援アプリを試験提供, Nikkei xTech, 30 octobre 2026
- 「AIを使える職員に仕事が集中」–政府の生成AI調査に負担増の声も, CNET Japan, 1er novembre 2026
- Microsoft 365 Copilot Experiment: Cross-Government Findings Report, Government Digital Service, GOV.UK, 2 juin 2025
Image d’en-tête : graphique MACCUS, données de l’enquête n° 1 de l’Agence du numérique (Japon) sur l’usage de Gennai, synthèse (publiée le 30 octobre 2026), licence Public Data License 1.0, données retravaillées par MACCUS



