Selon la Banque d’Angleterre, la banque centrale du Royaume-Uni, un peu moins d’un cinquième de la croissance britannique depuis janvier vient des entreprises qui conçoivent et vendent de l’intelligence artificielle (IA). Les entreprises qui utilisent l’IA lui attribuent un autre effet, qui touche d’abord ceux qui cherchent un emploi : elles embauchent moins, sans licencier sensiblement plus jusqu’ici.
Les deux constats figurent dans le rapport de politique monétaire publié le 5 novembre 2026. La veille, le comité de politique monétaire, qui fixe les taux d’intérêt de la Banque, avait décidé de relever le taux directeur d’un quart de point, à 4 %. Les correspondants régionaux de la Banque, des équipes qui interrogent les entreprises dans tout le pays, avaient décrit l’effet sur l’embauche dès le 30 octobre, dans leur synthèse sur la conjoncture des entreprises. Selon eux, l’IA agit sur l’emploi surtout « par moins d’embauches de remplacement, des recrutements plus lents et moins de recrues en formation, plutôt que par des suppressions d’emplois à grande échelle ».
Près d’un cinquième de la croissance, surtout chez les fournisseurs d’IA
L’économie britannique a mieux résisté que prévu cette année, malgré le conflit au Moyen-Orient qui a fait monter les prix de l’énergie. Les équipes de la Banque prévoient une hausse du PIB, la production du pays, d’environ 2,2 % sur un an au dernier trimestre 2026, contre un peu moins de 1 % un an plus tôt.
Pour isoler la part de l’IA, les économistes de la Banque ont construit un indicateur à partir de trois branches d’activité. Ce sont la programmation et le conseil informatique, les services d’information comme le traitement de données et les centres de données, et l’édition. Dans la statistique officielle, l’édition comprend le développement de logiciels d’IA et d’agents d’IA, des programmes qui accomplissent des tâches seuls.
Toute la production de ces branches ne relève pas de l’IA, précise la Banque, et une partie de leur croissance aurait eu lieu de toute façon avec l’essor du secteur technologique. Une fois cette tendance de long terme retirée, l’activité nouvelle liée à l’IA « représente un peu moins d’un cinquième de la croissance du PIB depuis le début de 2026 ».
Pour l’instant, la contribution de l’IA à la croissance « semble refléter l’activité en amont, le développement et la mise en place des technologies d’IA, plutôt que des gains plus larges tirés de leur adoption dans le reste de l’économie », écrit la Banque. Elle cite aussi l’office statistique britannique, l’équivalent de l’Insee : dans ces trois branches, beaucoup des entreprises dont le chiffre d’affaires progresse le plus vite travaillent sur l’IA et l’informatique en nuage.
L’IA apparaît aussi dans l’investissement des entreprises, en hausse de près de 5 % au premier semestre 2026 : les correspondants citent les dépenses d’IA parmi les causes de cette hausse. Dans le compte rendu de la réunion du 4 novembre, le comité juge l’effet de l’IA sur l’économie « incertain », mais susceptible de toucher « à la fois la demande et l’offre » : les dépenses comme la capacité de production.
Moins d’embauches de remplacement, moins de jeunes recrues
Sur l’emploi, la Banque s’appuie sur deux sources. La première est le Decision Maker Panel, une enquête régulière auprès d’entreprises britanniques : prises ensemble, elles font état d’un effet de l’IA sur l’emploi « proche de zéro jusqu’ici ». La seconde est le réseau des correspondants régionaux, dont les contacts rapportent que l’adoption de l’IA « réduit la probabilité que les entreprises embauchent ou remplacent des salariés, sans augmenter sensiblement, jusqu’ici, la probabilité qu’elles licencient ».
D’après la synthèse des correspondants, tirée de six semaines d’entretiens, l’IA passe « de plus en plus de l’expérimentation au déploiement à grande échelle dans un large éventail de secteurs ». Elle est la plus ancrée dans les services aux entreprises et les services professionnels. Les entreprises interrogées constatent des gains de productivité (produire plus dans le même temps) dans la revue de documents, le code, la recherche, la prévision, le service client et l’administratif.
« Les postes de débutants et les fonctions professionnelles routinières restent les plus exposés », écrivent les correspondants. Ils voient en revanche la demande augmenter pour les postes qui exigent des compétences en IA, des compétences techniques ou du jugement, et certains s’accompagnent d’une prime salariale. Le chômage britannique est descendu à 4,7 % sur les trois mois de juin à août, et la Banque voit peu de signes d’une hausse des licenciements.
Des signes comparables apparaissent ailleurs. Chez Anthropic, l’éditeur de l’assistant d’IA Claude, la part des débutants dans les embauches techniques est tombée de 27 % à 9 %, d’après les données de l’entreprise. Au Japon, plus d’une grande entreprise sur cinq interrogée par le quotidien économique Nikkei dit pouvoir réduire ses embauches de diplômés dès 2029.
Les entreprises attendent un effet plus fort d’ici trois ans
Le gain de productivité reste faible à ce stade. Les entreprises du Decision Maker Panel estiment que l’IA a augmenté leur productivité d’environ 0,5 % sur les trois dernières années. La Banque en déduit que, depuis début 2024, l’IA ajoute 0,1 à 0,2 point de pourcentage par an à la croissance de la productivité. Dans l’information et la communication, un secteur très exposé à l’IA, la croissance de la productivité a accéléré, sans dépasser son rythme moyen d’avant la pandémie.
Ces mêmes entreprises britanniques attendent de l’IA beaucoup plus : environ 0,9 point de croissance de la productivité par an en moyenne sur les trois prochaines années. Ce gain serait « réparti à peu près également entre une croissance plus lente de l’emploi et une croissance plus rapide de la production ».
Pour cette prévision, la Banque cite « Firm Data on AI », un document de travail révisé en octobre et publié par le National Bureau of Economic Research, un institut américain de recherche économique. Ses auteurs, dont Ivan Yotzov, Nicholas Bloom et Steven J. Davis, ont interrogé cet été près de 9 000 dirigeants dans sept pays : États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, Australie, Canada, Mexique et Afrique du Sud.
Dans les sept pays, 78 % des entreprises utilisent l’IA, d’après l’étude. Selon les dirigeants interrogés, l’IA n’a eu « pratiquement aucun effet net sur l’emploi des entreprises au cours des trois dernières années ». Cette moyenne cache des mouvements : plus de 40 % des entreprises s’attendent à ce que l’IA augmente ou réduise leurs propres effectifs, et les deux effets se compensent à peu près. Les dirigeants des sept pays estiment aussi que l’IA a ajouté 0,2 % par an à la productivité, et en attendent 0,6 % par an sur les trois prochaines années.
Au Royaume-Uni, l’adoption de l’IA continue de s’étendre. Parmi les entreprises d’au moins cinq salariés, une sur trois utilisait l’IA en 2026, contre une sur six un an plus tôt, selon une enquête du gouvernement publiée le 29 octobre. Dans la finance, une enquête de la Banque d’Angleterre et de l’autorité des marchés financiers britannique (FCA) publiée le 26 octobre montre que 86 % des entreprises répondantes utilisent l’IA. Elles sont 80 % à avoir déployé des agents d’IA, et 2 % seulement à les laisser agir avec une large autonomie.
Les limites du rapport
« La contribution précise de l’IA est difficile à quantifier », reconnaît la Banque. L’estimation d’un peu moins d’un cinquième repose sur l’indicateur par branches décrit plus haut. Les chiffres de productivité et d’emploi tirés des enquêtes sont des estimations des entreprises elles-mêmes, et les constats des correspondants reposent sur ce que leur disent leurs contacts.
Selon le rapport, l’essentiel du dynamisme récent de la productivité « semble avoir été porté par des facteurs conjoncturels », c’est-à-dire liés au cycle économique. Une partie de ce dynamisme viendrait, selon la Banque, des entreprises qui avaient gardé du personnel en 2022 et 2023, quand la main-d’œuvre était rare : elles embauchent moins depuis début 2024, ce qui a fait monter la productivité mesurée. Cet ajustement ne peut pas durer indéfiniment, note la Banque. Certaines entreprises ont aussi supprimé des emplois peu payés après les hausses du salaire minimum et des cotisations patronales.
D’autres analyses sont plus sceptiques. Sur le site d’actualité technologique The Register, la journaliste Carly Page écrivait le 6 novembre que vendre de l’IA rapporte nettement plus que s’en servir. Elle citait une enquête du cabinet d’études Gartner selon laquelle 3 % seulement des organisations ont atteint leurs objectifs en matière d’IA. En octobre, Torsten Slok, économiste en chef du gestionnaire d’actifs Apollo, défendait une thèse voisine pour les États-Unis : l’IA n’a rien rapporté aux entreprises hors du secteur technologique.
Notre analyse
La Banque d’Angleterre a chiffré la place de l’IA dans une grande économie : un peu moins d’un cinquième de la croissance depuis janvier, surtout chez les entreprises qui conçoivent et exploitent la technologie. D’après les estimations des entreprises, l’IA n’a encore ajouté que 0,1 à 0,2 point par an à la croissance de la productivité. Si les entreprises obtiennent les 0,9 point annuels qu’elles attendent, l’IA ajouterait à elle seule presque autant que la croissance de fond de la productivité, que la Banque retient à 1 % par an. La prévision centrale de la Banque ne table pas sur ce scénario : elle voit la croissance de la productivité revenir vers 1 % et traite l’IA comme un risque à la hausse, une chance de faire mieux que prévu.
Pour les salariés, le changement porte jusqu’ici sur l’accès à l’emploi : les embauches de débutants et les remplacements de départs reculent là où l’IA est la plus ancrée, tandis que les licenciements bougent à peine. Les entreprises attendent qu’environ la moitié du gain de productivité à venir passe par une croissance plus lente de l’emploi. Si elles ont raison, les constats des correspondants laissent penser que l’effet se verra d’abord sur les postes de débutants et les fonctions professionnelles routinières.
Le 17 novembre, l’office statistique publiera de nouveaux chiffres trimestriels de productivité, calculés selon une méthode révisée, puis des données par secteur en février. Les prochaines synthèses des correspondants montreront si les recrutements de jeunes en formation continuent de baisser.
Sources
- Monetary Policy Report – November 2026, Banque d’Angleterre, 5 novembre 2026
- Bank rate increased to 4% – November 2026 Monetary Policy Summary and Minutes, Banque d’Angleterre, 5 novembre 2026
- Agents’ summary of business conditions – October 2026, Banque d’Angleterre, 30 octobre 2026
- Firm Data on AI (Working Paper 34836), National Bureau of Economic Research, révisé en octobre 2026
- Artificial intelligence in UK financial services – 2026, Banque d’Angleterre et Financial Conduct Authority, 26 octobre 2026
- Bank of England pours cold water on AI productivity boom, The Register (Carly Page), 6 novembre 2026
Image d’en-tête : graphique MACCUS, d’après les chiffres du rapport de politique monétaire de la Banque d’Angleterre du 5 novembre 2026 (encadrés C et D)



