Des centaines de milliers de personnes dans le monde sont désormais payées pour filmer leurs propres activités, et ces vidéos sont revendues pour entraîner l’IA qui pilote des robots, selon un reportage de la BBC publié le 23 octobre 2026. Pour un barbier de Bangalore, cela veut dire travailler cinq à six heures par jour avec une caméra fixée sur la tête, cadrée pour ne montrer que ses mains et ses doigts.
Âgé de 22 ans, il coupe des cheveux depuis quatre ans. « Je n’aurais jamais imaginé que ma technique au rasoir servirait à une entreprise technologique mondiale », a-t-il confié à la BBC. Ses images sont récupérées par une société locale qui peut compter des centaines de personnes dans son cas, puis revendues à des entreprises technologiques et à des organismes de recherche qui développent l’IA dite physique, des logiciels capables de piloter des robots dans le monde réel.
D’une caméra frontale à six
Rashdan Technologies est l’une des sociétés du secteur. Son cofondateur et directeur général, Shahil Baig, explique à la BBC que chaque entreprise de robotique et chaque grand laboratoire d’IA veut un type d’images bien précis : tâches industrielles, agriculture, travaux ménagers, petits métiers comme la poterie, la confection, la broderie ou la fabrication de bougies. « Nous allons partout où se trouve la tâche », résume-t-il.
L’entreprise paie de 5 à 10 dollars (environ 4,47 à 8,93 euros au cours de la BCE du 23 octobre 2026) pour huit à dix heures d’enregistrement, soit, selon notre calcul, de 50 centimes à 1,25 dollar de l’heure (environ 0,45 à 1,12 euro). Shahil Baig affirme que Rashdan filme « les mains, pas les visages », floute les visages quand un dispositif filme plus large et ne transmet aucune donnée permettant d’identifier la personne.
Les dispositifs s’alourdissent. « Les clients demandent maintenant quatre à six caméras montées autour de la tête pour couvrir toute la scène, pas seulement les mains », explique-t-il. Rashdan paie davantage ce type de collecte, ajoute-t-il, parce qu’il demande plus aux personnes équipées. Les fondateurs interrogés par la BBC attendent des dizaines de nouveaux concurrents en Inde cette année.
Des images introuvables sur Internet
Manish Agarwal, fondateur de Humyn Labs, une société de données implantée à Bangalore et à San Francisco, fait valoir auprès de la BBC qu’un robot conçu pour le monde réel ne peut pas apprendre uniquement en simulation informatique. « Il n’existe aucune archive Internet de l’activité physique humaine », dit-il.
Humyn Labs compte 96 000 collecteurs de données en Amérique latine et en Asie du Sud-Est, selon la BBC. L’essentiel des données est de la vidéo, mais certains collecteurs portent du matériel sur les mains et les doigts pour enregistrer le contact physique. Un robot doit ainsi apprendre à doser sa force pour ne pas écraser une bouteille en plastique, qu’on ne saisit pas comme un verre en acier, illustre Manish Agarwal. Sur son site, l’entreprise se présente comme un fournisseur de recherche et de données pour l’IA physique et revendique plus de 200 000 heures de vidéo à la première personne pour robots humanoïdes.
Manish Agarwal ajoute qu’un robot destiné aux maisons ou aux usines américaines doit apprendre dans des environnements comparables, et que « les logements indiens ne sont peut-être pas le bon contexte ».
Karur, une ville sous l’œil des caméras
La radio publique américaine NPR a consacré deux reportages, les 14 et 15 octobre, à Karur, une petite ville du sud de l’Inde. Les développeurs ont besoin de « millions d’heures » de données dites égocentriques, filmées à la première personne, qui « ne peuvent pas être aspirées sur Internet », rapporte NPR. Prathosh A.P., professeur à l’Indian Institute of Science de Bangalore, y décrit les IA actuelles comme des « cerveaux sans corps » auxquels il faut maintenant donner une motricité.
La société de données locale, Objectways, semble être l’un des principaux employeurs de cols blancs de la ville, selon NPR, et occupe au moins quatre blocs d’immeubles. Un étage y est aménagé en maison de trois chambres, où l’on se filme en train d’émincer des oignons ou d’essuyer tables et placards. Un cadre de l’entreprise, Rajeshkumar Ramaswamy, indique qu’elle paie des milliers de personnes pour s’enregistrer, des Philippines au Nigeria.
La plupart des acheteurs d’images de tâches ménagères sont américains, si bien qu’Objectways paie aussi des Américains pour filmer leur ménage. Rajeshkumar Ramaswamy prend l’exemple de l’assiette : en Inde, on mange souvent dans de l’inox, qui résiste à une poigne trop ferme, alors que la même force briserait la céramique courante aux États-Unis.
Deux ou trois heures de ménage par jour pour 120 dollars par mois
À Guntakal, une professeure de sciences raconte à la BBC qu’elle filme depuis sept mois ses tâches ménagères (récurer, cuisiner, balayer, plier le linge) pour « deux à trois dollars de l’heure » (environ 1,79 à 2,68 euros). Trois à cinq heures d’enregistrement par jour lui rapportent, dit-elle, « une bonne somme », en plus de ses cours.
À Karur, une femme de 24 ans filme deux à trois heures de ménage par jour pour environ 2,60 dollars de l’heure (environ 2,32 euros) et gagne quelque 120 dollars par mois (environ 107 euros), selon NPR. Sa mère, qui voulait la voir se consacrer à ses études, a dû lui apprendre ces tâches.
Tailleur à Bangalore depuis dix ans, un homme raconte à la BBC qu’il porte désormais une caméra frontale pour envoyer plus d’argent à sa famille, restée au Bihar. « C’est une question de survie », dit-il. « Ça ne me coûte rien. Je fais déjà les coutures, je fais déjà la coupe. »
À l’usine textile Texworth de Karur, NPR décrit trois hommes qui distribuent des GoPro et des lunettes connectées aux employés. Parmi ces employés, une femme de 40 ans emballe des tabliers six jours sur sept depuis dix ans, pour 90 dollars par mois (environ 80 euros). L’entreprise ne lui a jamais dit que la caméra servait à entraîner des robots, assure-t-elle : « Personne ne m’a rien dit. »
Une collègue de 42 ans fait partie des rares employés payés environ 2,60 dollars de l’heure (environ 2,32 euros) pour s’enregistrer, et elle sait à quoi servent ces images. Convaincue qu’un robot prendra un jour son poste, elle envisage ce jour-là de se mettre à l’agriculture. En attendant, a-t-elle confié à NPR, elle est fière d’apprendre au robot à bien faire le travail.
Les limites des reportages
Le chiffre de « centaines de milliers » est celui de la BBC, qui ne précise pas sa méthode. Les 96 000 collecteurs sont un décompte de Humyn Labs elle-même, et les propos de Rashdan sur le consentement et le floutage des visages n’engagent que l’entreprise.
Selon NPR, beaucoup d’employés, comme l’emballeuse de Texworth, semblent contraints de se filmer sans explication. Astha Kapoor, cofondatrice de l’Aapti Institute, qui étudie les effets de la technologie sur les personnes, déclare à NPR : « Appelons les choses par leur nom, c’est de l’exploitation du travail. »
Bino Paul, professeur au Tata Institute of Social Sciences de Bombay, juge auprès de la BBC qu’il est trop tôt pour dire si ces travailleurs alimentent en données des machines qui feront un jour leur métier. « Le temps que les travailleurs comprennent à quoi ils ont participé, il sera peut-être trop tard », prévient-il.
Selon NPR, ces robots ont peu de chances d’être déployés à grande échelle en Inde à court terme : ils coûtent cher et consomment beaucoup d’électricité, alors que le courant est peu fiable et coûteux dans une partie du pays. « Les humains coûtent moins cher à faire tourner que les robots », dit Astha Kapoor. Ravi Shankar, directeur général d’Objectways, pense lui aussi que les robots coûteront plus cher que les humains. Ses clients indiens, explique-t-il à NPR, veulent des robots pour des postes difficiles à pourvoir, isolés ou pénibles : saigner les hévéas, dépoussiérer des panneaux solaires en zone rurale, équeuter des piments.
Notre analyse
La robotique humanoïde manque désormais d’images de vraies mains au travail, et un marché de l’emploi s’est constitué pour les produire. Des milliers de personnes auraient trouvé ce travail en Inde au cours de l’année écoulée, selon des spécialistes du secteur cités par NPR. L’IA gagne aussi du terrain sur le travail humain ailleurs : chez Anthropic, les juniors sont passés de 27 % à 9 % des recrutements techniques, Barclays cite l’IA parmi les raisons d’environ 5 000 suppressions de postes cette année, et les robotaxis de Waymo ont parcouru 271 millions de miles, près de 437 millions de kilomètres, sans personne au volant.
Pour ceux qui se filment, l’argent arrive tout de suite ; pour leur emploi, il est trop tôt pour se prononcer, estime Bino Paul. À Karur, la jeune femme gagne environ 120 dollars par mois pour quelques heures de ménage par jour, plus que les 90 dollars mensuels de l’emballeuse de Texworth, qui travaille six jours sur sept. Manish Agarwal décrit l’Inde comme « essentiellement un fournisseur de matière première » dans ce secteur et s’attend à voir la valeur de la collecte s’éroder avec la concurrence. Il voudrait que le pays remonte la chaîne de valeur, vers le nettoyage, la structuration et la validation des données.
Reste à savoir si les gestes filmés aujourd’hui, le rasoir d’un barbier ou la coupe d’un tailleur, reviendront sous forme de robots, et à quel prix. En Inde, le rythme dépendra des coûts d’exploitation et du réseau électrique décrits par NPR. En attendant, deux points du reportage de la BBC sont à suivre : les clients qui demandent quatre à six caméras par personne, et les dizaines de sociétés de collecte que les fondateurs attendent en Inde cette année.
Sources
- The Indian workers filming their work to train AI, BBC News, 23 octobre 2026
- These workers help train robots who could one day steal their jobs, NPR, 14 octobre 2026
- To train robots, AI companies are paying people in India to film themselves doing chores, NPR, 15 octobre 2026
- Humyn Labs | AI Training Data for Robotics & Physical AI, Humyn Labs, consulté le 24 octobre 2026
- Euro foreign exchange reference rates, Banque centrale européenne, 23 octobre 2026
Image d’en-tête : graphique MACCUS, données de BBC News (23 octobre 2026) et de NPR (14 et 15 octobre 2026)



